Le geste interdit

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Le geste interdit

Publié le 23/10/2020 à 15:49
Sandra Franrenet
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Auteur(s): Sandra Franrenet pour FranceSoir

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Tribune : Du haut de ses 98 printemps, Odette appartient à la vaste cohorte des 600.000 “grands seniors” hébergés dans l’un des 7200 Ehpad français (1). On ne dit plus “vieux”, ni “vieillard”. C’est politiquement incorrect dans un monde gangrené par la novlangue, et tabou dans une société qui refuse de vieillir. Pourtant, lorsqu’elle parle d’elle ou de ses congénères, Odette utilise spontanément l’adjectif "vieille". A sa décharge, la moyenne d’âge de ses voisines de chambrée dépasse les 85 ans (2). On a vu plus grande “jeunesse”...

 

Odette a déménagé il y a 8 ans dans sa maison de retraite de Charente-Maritime. Ses yeux fatigués ne voient plus rien, son ouïe a baissé et son corps l’a lâchée. Chaque geste de son quotidien requiert une assistance. Elle passe ses journées dans sa chambre, assise dans son fauteuil roulant, à écouter la radio. Sa tête en revanche fonctionne très bien. Elle n’est pas sénile et ne souffre d’aucun des “troubles mentaux non démentiels” dont sont atteints 15% des plus de 60 ans (3). En pleine possession de ses facultés intellectuelles, elle est capable de déterminer ce qui est bon pour elle. Et à cet âge canonique, ce qui est bon pour elle, c’est de passer du temps avec ceux qu’elle aime. Oui, mais il y a 8 ans, elle a signé un contrat avec son nouvel hébergeur. Depuis, c’est lui qui sait ce qui est bon pour elle. En avril dernier, elle a ainsi été la cible de “mesures de restriction qui auraient été inacceptables pour tout autre citoyen, mais imposées à ces personnes vulnérables” (4). Une situation que le gériatre Régis Aubry compare ni plus, ni moins, à une “forme de ségrégation” entraînant un “sentiment d’inexistence et d’inutilité très exacerbé” (5).

 

Recluse seule dans sa chambre, Odette a vécu le confinement avec la dignité d’une Reine. Il semble que lorsqu’on a connu la guerre (la vraie, pas celle qui existe dans la tête d’Emmanuel Macron) on soit fait d’un tout autre bois. Puis il y a eu le déconfinement et, durant l’été, Odette a de nouveau pu recevoir ses proches comme bon lui semblait. Ce répit a été de courte durée. Au mois d’octobre, l’ARS (Agence Régionale de Santé) de Nouvelle-Aquitaine a édicté de nouvelles recommandations pour les Ehpad qui ont été mises en place dès les premiers jours de la Toussaint. Fini les visites impromptues dans sa chambre. Fini les conversations en tête à tête. Pour voir Odette, il a fallu prendre rendez-vous (un créneau d’une heure, pas plus !) et s’installer dans un petit coin aménagé de la pièce de vie commune ; celle où trône la télé ; celle où squattent tous ses voisins quand ils s’ennuient.

 

Odette n’entend plus très bien. Pour qu’elle comprenne, il faut parler fort et tout près de son oreille (a fortiori avec un masque qui emprisonne les mots). Odette ne voit plus rien. Elle doit se fier à ses doigts pour décrypter le monde qui l’entoure. Aussi, quand sa petite-fille de 43 ans est venue la visiter durant les vacances, leurs mains se sont naturellement cherchées et ensemble elles ont remonté la grande horloge du temps. Quand Odette lui tient la main, sa petite-fille redevient la petite fille qu’elle était jadis. Quand sa petite-fille lui tient la main, Odette redevient une grand-mère ; pas la vieille dame impotente qui ne se sent plus bonne à rien.

 

Lorsque l’aide-soignante est venue leur signifier que l’heure du parloir était achevée, sa petite-fille a été tentée de lui donner un baiser… Mais elle s’est reprise juste à temps, se souvenant que ce type d’élan est désormais interdit. Qui aurait cru qu’un jour, on lui défendrait d’embrasser sa mémé ? Le lendemain, la petite-fille est revenue. Elle s’est de nouveau installée dans ce parloir de fortune où traînent trop d’oreilles indiscrètes. Alors elle s’est peut-être rapprochée un peu plus ? Pas question de hausser la voix comme elle le fait d’habitude dans la chambre de sa grand-mère. Leur conversation ne regarde personne. Il y était question de regrets et d’événements du passé. Elles ont égrené leurs 60 minutes sans voir le temps filer, jusqu’à ce que la directrice fonde sur la visiteuse. “C’est l’heure ?”, a interrogé la quadra avec le ton de ceux qui connaissent déjà la réponse. “Oui”, a répondu l’autre. Mais la petite-fille a deviné à la ride du lion qui se dessinait sur le visage de son interlocutrice qu’il y avait un problème. “Vous êtes beaucoup, beaucoup trop près !”, a-t-elle fini par lâcher. “Je sais… Mais mémé n’entend pas…”, a tenté de plaider la petite-fille avec l’expression d’une petite fille prise en faute. “Oui, mais vous êtes trop près ! Sinon, la prochaine fois, on remet la vitre en plexiglass”, a finalement tranché l’autre. La petite-fille n’a pas répondu, trop occupée à lutter contre des larmes qui ne demandaient qu’à couler. Qui aurait cru qu’un jour, on lui volerait le droit de s’approcher de sa mémé ?

 

Malgré la colère qui est montée, la petite-fille n’en veut pas à la directrice. Elle a deviné que son zèle transpire la peur. Elle tremble à l’idée que le virus s’invite dans l’hébergement qu’elle dirige. S’il passait la porte et qu’un pensionnaire l'attrapait, les conséquences seraient terribles. In fine, c’est sa tête qui tomberait. Responsable et coupable.

 

En réalité, la petite-fille la plaint. Elle la plaint parce que le covid a réussi à gommer toute humanité chez cette femme. Au lieu de voir la petite-fille comme une alliée (grâce à elle, une petite vieille qui n’attend plus rien en dehors de la mort, a retrouvé depuis deux jours un peu de sens à la vie), la directrice la perçoit comme une menace. Pire, comme un danger. Victime de la “folie hygiéniste” dénoncée par l’écrivaine et psychologue Marie de Hennezel (6), cette administratrice n’a qu’une obsession : (sur)protéger Odette et ses congénères, tant pis si c’est contre leur gré. Tant pis, si ses mesures impactent leur moral. Enfermée dans sa tour d’ivoire, elle n’a pas entendu l’appel du sociologue Benoît Eyraud à “réduire la dimension sur-protectionnelle, paternaliste et très verticale des autorités à l’égard des plus fragiles” (5). Elle n’a pas davantage entendu la prière d’Odette : pouvoir emporter avec elle pour cette nuit, ou peut-être pour toujours, le souvenir d’une étreinte interdite.

 

(1) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/ehpad-et-maisons-de-retraite-pour-personnes-agees-dependantes_1980520.html

(2) https://fr.statista.com/statistiques/727962/nombre-age-moyen-residents-ehpad-france/

(3) https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/sant%C3%A9-mentale-et-vieillissement

(4) https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7429075/#bib0095

(5) https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-risque-est-doublier-la-dignite-humaine-des-personnes-agees-et-vulnerables

(6) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/04/marie-de-hennezel-l-epidemie-de-covid-19-porte-a-son-paroxysme-le-deni-de-mort_6038548_3232.html

Auteur(s): Sandra Franrenet pour FranceSoir


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