Non, l'Etat islamique n'est pas vaincu en Syrie, ni en Irak

N'en déplaise à Vladimir Poutine

Non, l'Etat islamique n'est pas vaincu en Syrie, ni en Irak

Publié le :

Mercredi 04 Avril 2018 - 12:36

Mise à jour :

Mercredi 04 Avril 2018 - 14:50
Contrairement à ce qu'a affirmé ce mercredi Vladimir Poutine, l'Etat islamique n'a pas été vaincu en Syrie et en Irak. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, fait le point sur les zones encore aux mains du groupe djihadiste.
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Matteo Puxton, édité par la rédaction

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La chute des deux capitales de l'Etat islamique, Mossoul en Irak (juillet 2017) et Raqqa en Syrie (octobre 2017), et la perte de l'essentiel de son territoire l'an passé, ont pu faire croire que l'EI était militairement vaincu. Il n'en est rien: ayant organisé depuis deux ans son retour à l'insurrection, profitant des dimensions régionale et internationale du conflit syrien, le groupe a réussi à conserver des enclaves territoriales en Syrie, et il mène une guérilla active en Irak, profitant des tiraillements et autres problèmes non résolus qui déchirent le pays.

> La situation en Syrie

Sur le plan territorial, l'organisation djihadiste réussit encore à conserver des positions en Syrie. A l'Est, les Forces démocratiques syriennes (FDS) n'ont pu venir à bout de la poche située au nord de l'Euphrate, autour des localités de Hajin et Shafa, ni du territoire plus au nord que l'EI contrôle le long de la frontière irakienne. L'YPG (milice d'autodéfense kurde) a dû en effet détourner des effectifs pour renforcer le canton d'Afrin attaqué par l'armée turque et ses alliés rebelles syriens, et les contingents arabes expédiés sur ce front n'ont pas repris pour l'instant l'offensive contre les positions de l'EI. Il faut dire aussi que le soutien aérien de la coalition est déterminant dans l'avancée des FDS sur ce front; les forces arabo-kurdes sont mal armées pour s'opposer à la guérilla maintenue par les djihadistes dans ce secteur.

Par ailleurs, les forces du régime syrien, qui avaient repris al-Boukamal en novembre 2017, ont expédié leurs meilleures unités d'abord pour l'offensive dans la province d'Idlib, jusqu'en janvier 2018, et maintenant contre la poche de la Ghouta orientale, depuis février. L'Etat islamique a donc pu conserver ses positions et demeure aussi actif entre les villes de Mayadin et al-Boukamal. Plus à l'ouest, dans le désert de la province de Deir Ezzor, le groupe continue de harceler les voies de communication et les installations du régime syrien.


 

L'Etat islamique conserve une poche dans la province de Deir Ezzor (Gris: EI ; Jaune: FDS; Rouge: régime syrien et supplétifs étrangers).

Le graphique ci-dessous montre la production de reportages photos (en rouge) et de vidéos Amaq (agence de propagande de l'Etat islamique - en orange) militaires par la wilayat al-Furat, la province de l'EI qui a la charge de la poche au nord de l'Euphrate, au sud de la ville de Hajin, et qui s'étend au-delà de la frontière en Irak, en mars 2018. On voit que cette production est quasiment continue malgré un "creux" durant le mois.


 

A Damas, le groupe terroriste contrôle toujours l'essentiel du camp de réfugiés palestiniens du Yarmouk, à moins de 4 km au sud du centre-ville. Profitant de l'évacuation de rebelles et de leurs familles tenant le quartier d'al-Qadam vers Idlib, il a saisi l'occasion d'investir ce quartier en infligeant de lourdes pertes aux forces du régime qui s'y étaient installées (plus d'une centaine de tués, un char T-72 détruit). Le régime syrien n'a d'ailleurs pas accordé beaucoup de publicité à l'événement, ce qui a suscité des remous au sein des familles des tués, qui soutiennent pourtant le régime. L'EI s'est empressé de publier de nombreux reportages photos sur l'installation de son autorité dans ce quartier (exécutions de prisonniers ou "d'espions", voleurs dont la main est coupée, etc).

L'Etat islamique se maintient dans le camp palestinien de Yarmouk à quelques kilomètres du centre de Damas.

Enfin, au sud-ouest de la Syrie, l'affilié de l'Etat islamique, Jaysh Khalid ibn al-Walid (l'armée Khalid  ibn al-Walid) tient toujours une poche dans le bassin du Yarmouk, entourée par les rebelles syriens qui n'ont pas les moyens de la réduire, frontalière de la Jordanie au sud et du Golan tenu par les Israéliens à l'ouest. Si la formation n'a plus conquis de territoire depuis février 2017, il n'en demeure pas moins que la propagande de l'organisation insiste sur l'administration de la poche, à travers des reportages photos et des vidéos.

Jaysh Khalid ibn al-Walid, groupe affilié à l'EI contrôle une enclave dans le bassin du Yarmouk au sein d'une zone rebelles.

> La situation en Irak

En Irak, après la perte de Mossoul, l'Etat islamique n'avait guère défendu ses derniers bastions, Tal Afar, Hawija et l'ouest de la province d'al-Anbar, car il s'était déjà préparé au retour à l'insurrection.

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Dans la province de Diyala, au nord-est de Bagdad, le groupe djihadiste opère ainsi en mode insurrectionnel depuis trois ans, sans que l'armée irakienne, les forces de sécurité ou les miliciens chiites ne puissent entamer l'emprise du groupe dans les zones rurales malgré de nombreuses opérations de ratissage. L'EI est toujours présent dans la partie ouest de la province d'al-Anbar, sur la zone frontalière avec la Syrie, où il harcèle les forces de sécurité. Il se maintient à l'est dans le corridor entre Ramadi et Falloujah et jusqu'à Amirya, ce qui lui a permis dès l'année dernière, avant la fin de la bataille de Mossoul, d'investir le nord-ouest de la province de Babil, autour de Jurf al-Sakhr, ville reconquise par les miliciens chiites dès 2014 et depuis vidée de ses habitants.

Dans la province de Ninive, des cellules de l'organisation terroriste ont mené des assassinats ciblés depuis la chute de Mossoul. Récemment, l'EI a publié un premier reportage photo montrant l'une de ces opérations, ce qui n'était pas arrivé depuis juillet 2017. Les djihadistes se maintiennent à la fois au sud et à l'ouest de Mossoul même si son activité est réduite. Dans la province de Salahuddine, Daech opère toujours dans le district de Shirqat et dans les monts Makhoul. Le groupe est également présent dans les villes situées au nord et au sud de Bagdad.

La situation la plus inquiétante reste toutefois celle du secteur où convergent les frontières des provinces de Salahuddine, Kirkouk et Diyala. Les combattants de l'EI avaient évacué la poche de Hawija et s'étaient réfugiés notamment dans les monts Hamrin, truffés de grottes et de tunnels creusés par l'EI.

A partir de novembre 2017, un ou plusieurs groupes, baptisés "Drapeaux blancs" (al-Rayat al-Bada) par les habitants locaux en raison de l'emblème à tête de lion sur fond blanc arboré par cette ou ces formations, avaient profité du conflit entre le gouvernement central irakien et les Kurdes pour investir cette zone devenue en quelque sorte un no man's land mal contrôlé. On a présenté ce mouvement comme une résistance kurde au gouvernement central et aux miliciens chiites du Hashd al-Chaabi, qui tiennent Kirkouk et Tuz Khuzmato dans la province de Salahuddine, pouvant même provenir d'anciens membres du Parti démocratique du Kurdistan, un des deux grands partis du Kurdistan irakien. D'autres y voyaient la convergence entre des Kurdes membres d'Ansar al-Islam, vieux mouvement djihadiste local, et des rescapés de l'EI. Certains considéraient qu'il s'agissait en fait du PJAK, mouvement kurde affilié au PKK qui combat l'Iran sur la frontière irako-iranienne. On considère parfois, enfin, qu'à la dimension djihadiste ou de résistance locale s'ajoute un volet mafieux. Il est probable que de multiples groupes ont opéré de concert dans ce secteur depuis novembre 2017. Or, depuis maintenant quelques semaines, l'Etat islamique multiplie les reportages photos dans ce secteur, établissant de faux barrages routiers et conduisant des exécutions sommaires, menant des raids nocturnes ou des embuscades contre les miliciens ou les forces de sécurité en utilisant des uniformes de prise. Il y a donc fort à parier que l'EI, qui avait glissé dans la clandestinité cet automne, revient maintenant sous son vrai visage dans un secteur propice à son maintien. Il conserve par ailleurs des cellules dans la ville de Kirkouk.

En mars, l'organisation terroriste a accéléré le tempo de ses embuscades dans les provinces d'al-Anbar (deux attaques à al-Rutbah et al-Qaïm), Diyala (embuscade contre des garde-frontières à Baquba), Salahuddine et Kirkouk. Le groupe enlève miliciens et policiers, établit de faux barrages routiers, cherche à intimider les autorités ou les forces locales. Ce regain d'activité dans certaines zones rurales peut constituer le prélude, comme après le Surge américain, d'un retour de l'Etat islamique dans les villes. Cette poussée d'activité des djihadistes est favorisée par les limites des forces de sécurité irakiennes, qui ont peu d'emprise sur les zones rurales, en particulier la nuit. Les forces du gouvernement ont parfois du mal à coopérer avec les autorités locales, et plus encore avec les Kurdes irakiens dans les provinces de Salahuddine et Kirkouk, là où l'EI se montre des plus actifs récemment.

Pour finir, la propagande en ligne de l'Etat islamique, bien qu'en réduction constante depuis l'été 2015, est loin d'être éradiquée. Si l'on s'en tient aux vidéos militaires, que j'étudie tout particulièrement, après un pic à 11 vidéos en septembre 2017, le nombre passe à cinq en octobre, avec un creux très net dans la seconde moitié du mois et la chute de Raqqa. Le total repasse toutefois à huit en novembre, avant de chuter dans la seconde quinzaine de ce mois et au début du mois de décembre, ce qui correspond à la chute de Mayadin et al-Boukamal. Cependant, le nombre de vidéos militaires se maintient à cinq en décembre, avant de passer à trois en janvier 2018, puis de remonter à six en février et quatre en mars (dont trois en deux jours seulement, et une mise en ligne le jour même de l'attentat à Trèbes). Après une désorganisation assez nette de l'appareil de propagande, semble-t-il, entre fin octobre et début décembre, pour résumer, l'EI a été capable d'inverser la tendance; et même pendant la phase de creux, il était en mesure de mettre en ligne l'énorme montage "Flames of War 2" (28 novembre)...

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On peut prendre par exemple comme référence la journée du lundi 2 avril. Ce jour-là, l'EI, par ses canaux de propagande, diffuse pas moins de quatre reportages photos et sept communiqués revendiquant des actions militaires différentes sur une seule journée, réparties entre la Syrie, l'Irak, l'Afghanistan et le Pakistan.

L'EI n'est donc pas mort. Il survit territorialement parlant en Syrie. Le modèle de contrôle et de guérilla expérimenté dans la poche nord de l'Euphrate pourrait être exporté ailleurs. En Irak, les forces de sécurité peuvent désormais constater qu'elles doivent faire face à un adversaire qui s'est préparé à la guérilla: non seulement il a investi les zones rurales, ou celles en périphérie des grandes agglomérations, souvent mal contrôlées par le gouvernement irakien, mais il avait précédemment truffé ces mêmes secteurs de caches d'armes, de tunnels, qui lui permettent aujourd'hui de mener une insurrection contre ses différents adversaires.

Malgré ses pertes territoriales, l'Etat islamique se maintient en Syrie et Irak.

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