Nouvelles routes de la soie: la Chine opposée à la Russie dans le Caucase?

Nouvelles routes de la soie: la Chine opposée à la Russie dans le Caucase?

Publié le :

Mardi 16 Octobre 2018 - 19:03

Mise à jour :

Vendredi 19 Octobre 2018 - 15:46
© GREG BAKER / AFP/Archives
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Pékin étend son réseau né des "Nouvelles routes de la soie" vers l'Ouest en passant notamment par les pays du Caucase. Or, ces Etats sont aussi sous l'influence diplomatique et économique de la Russie. Vont-ils être au centre d'un contentieux entre les deux géants aux ambitions affichées?

Un oeil sur une carte suffit. Un géant géographique: la Russie. A l’est, une Chine qui développe son réseau d’infrastructures grâce à ses Nouvelles routes de la soie. Et, entre les deux, un Caucase qui, tout en étant sous l’influence culturelle (au moins en partie) et diplomatique de la Russie, est un récipiendaire des investissements de Pékin, bien supérieurs à ceux de Moscou. Tensions en vue?

La Chine et la Russie présentent la particularité de partager une frontière commune de 4.250 kilomètres (la cinquième plus longue au monde). Après des décennies de tensions, minorées cependant par la faible présence démographique russe sur cette ligne, la situation entre les deux pays s’est normalisée, et les deux géants membres du Conseil de sécurité de l’ONU partagent même maintenant des exercices militaires communs, gage de leur entente, au moins de façade.

Si opposition il y a, elle n’est donc pas sur leur immense frontière mais bien sur des pays tiers que Moscou aimerait voir comme son "pré carré" et Pékin comme son point de passage pour son réseau commercial. Dans la doctrine diplomatique chinoise cependant, l’objectif n’est pas de voir les pays du Caucase tomber sous son influence directe."Pékin ne veut pas jouer la carte du Caucase contre Moscou et veut éviter la confrontation pour ne pas reproduire dans cette région ce qu’il se passe en Asie-Pacifique. Je dirais même que les Chinois, hormis certaines voies nationalistes très minoritaires, ont une certaine déférence vis-à-vis de l’apparente influence russe tant que Moscou reste dans une position de respect des initiatives chinoises dans la région" explique à France-Soir Didier Chaudet, chercheur au Centre d'analyse de la politique étrangère (CAPE) et spécialiste de l'Asie du Sud-ouest.

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Le géant géographique russe n’a d’ailleurs guère les moyens de s’opposer aux désirs chinois dans la région. Alors qu’en 2000 le commerce bilatéral entre la Chine et les pays d’Asie centrale n’était que de 2 milliards d’euros, ce chiffre a bondi aux alentours de 25 millards contre "seulement" 16 pour la Russie. En 2017, la Chine est même devenu le premier partenaire commercial du Kirghizistan devançant la Russie. Les autres Etats pourraient rapidement suivre.

La réponse russe en termes d’attractivité s’avère bien insuffisante face au rouleau compresseur intégrateur des Nouvelles routes de la soie. L’Union eurasiatique, lancée en 2014 -officiellement par le Kazakhstan, mais poussée dans les faits par le Kremlin- ne tient pour l’instant pas ses promesses, même si le recul nécessaire est encore assez modeste, confirmant d’ailleurs la tendance historique de l’échec des grandes organisations initiées par la Russie. Moscou fait donc le dos rond d’autant que le géant géographique voit sa propre dépendance vis-à-vis de la Chine s’accroître après les sanctions économiques nées de la crise ukrainienne. Les exportations russes en Chine ont même augmenté de 39,2% sur les neuf premiers mois de 2018 selon les données d'octobre 2018 des douanes chinoises. A l’inverse, la baisse tendancielle des prix de l’énergie ces dernières années a réduit la dépendance de la Chine par rapport à son voisin russe.

Pour l’instant donc, la tendance officielle est à l’entente cordiale, notamment au plan militaire (ce qui suscite d’ailleurs l’inquiétude grandissante du Japon). Mais les deux pays ont aussi une grande tradition historique de se regarder en chien de faïence, eux qui dans l’histoire contemporaine n’ont été réellement proches qu’une décennie, dans les années 1950, avant d’afficher des politiques diplomatiques parfois en opposition. La Russie a parmi ses principaux clients de son industrie d’armement le Vietnam (5e client) mais surtout l’Inde, premier client de la Russie (la Chine n’est "que" 3e). Inde qui a n’a pas voulu soutenir, lors d’une réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), les Nouvelles routes de la soie chinoises et a proposé son propre contre-modèle pour les pays du Caucase. Si tensions il doit y avoir entre Pékin et Moscou, ce pourrait être via l’intervention d’une puissance tierce. Mais la Chine bénéficie d’un autre avantage pour assurer une retenue de son partenaire: une confrontation tournerait sans aucun doute à l’avantage de la Chine. Moscou le sait: l’écart est devenu trop important non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan diplomatique et militaire. Selon l’Asia Power Index publié annuellement par l’Institut Lowy, la Chine est le deuxième pays le plus puissant et influent sur le continent asiatique (juste derrière… les Etats-Unis), surpassant largement la Russie qui est même talonnée par l’Australie. Moscou reste une puissance indéniable mais ne gagnera pas face à Pékin.

Mais en Chine le statu quo reste de rigueur, même si sa présence croissante dans la région caucasienne pourrait pousser le géant asiatique dans des problématiques géopolitiques qu’elle souhaite à tout prix éviter. "La Chine ne veut pas être impliqué dans les tensions régionales du Caucase comme le contentieux entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Pékin va-t-il devoir prendre une position par exemple dans le Haut-Karabagh? Les dirigeants chinois ne le souhaitent pas", confirme Didier Chaudet. Mais il est parfois bien difficile dans les relations internationales de jouir des opportunités sans hériter des contentieux.

Voir aussi:

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Nouvelles routes de la soie: les projets de Pékin

L'expansion chinoise va-t-elle se heurter à l'influence russe dans le Caucase?

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