Procès de Brétigny: corrosion, fatigue des boulons, arrêt sur des notions techniques

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Par Clara WRIGHT - Évry (AFP)
Publié le 06 mai 2022 - 20:53
Cet article provient directement de l'AFP (Agence France Presse)
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Oxydation, corrosion, fatigue... Les débats du tribunal d'Evry ont pris vendredi les allures d'un cours très technique mais indispensable pour établir les responsabilités du déraillement mortel d'un train en 2013 en gare de Brétigny-sur-Orge (Essonne).

"On voudrait comprendre la différence entre oxydé, fatigué et corrodé quand on parle de boulonnerie", dit la présidente de la chambre, Cécile Louis-Loyant, à un expert judiciaire. "Est-ce visible à l’œil nu ? Cet état a-t-il une conséquence sur la résistance du matériau ?"

Le 12 juillet 2013, l'accident du Paris-Limoges a fait 7 morts et plus de 400 victimes - blessés physiques et/ou psychologiques.

En cause: le retournement d'une éclisse, une grosse agrafe joignant deux rails, qui a pivoté autour d'un des quatre boulons. Comment ? Quand les trois autres boulons ont-ils cassé ? Cette temporalité, un enjeu majeur du procès, fait l'objet d'échanges parfois acerbes entre la défense de la SNCF et les avocats des parties civiles.

Les magistrats instructeurs, qui ont requis des experts pendant sept ans d'enquête, soutiennent l'hypothèse d'un processus lent de dégradation de l'appareil de voie, notamment de la boulonnerie présentant corrosion et fatigue.

Sur cette base, ils ont demandé à juger la SNCF (héritière pénalement de SNCF infra, chargée de la maintenance), le gestionnaire de voies SNCF Réseau (ex Réseau ferré de France) et un ancien cadre cheminot, pour "homicides involontaires" et "blessures involontaires".

La SNCF conteste vigoureusement ce raisonnement et a missionné d'autres spécialistes, qui soutiennent l'hypothèse d'un désassemblage soudain de l'éclisse, dû à un défaut de l'acier. Avec des boulons qui auraient cédé très peu de temps avant le drame.

- "Signal d'alarme" -

Après plusieurs jours de batailles d'expertise, la présidente a demandé à redéfinir trois états observés sur certains boulons mis en cause: oxydation, corrosion et fatigue.

L'oxydation d'un boulon est "visible à l’œil", repérable notamment à sa "couleur orangée", explique alors Laurent Régnier, spécialiste au laboratoire Cetim.

"Elle peut se nettoyer au chiffon, à la main", détaille l'expert, mais la pièce ne retrouve pas un "état neuf" car, s'il y a eu oxydation, c'est que le matériau "commence à réagir". Et cette oxydation n'a pas d'incidence sur les propriétés de résistance d'un boulon.

L'oxydation peut apparaître dans un délai de "trois, quatre jours", comme "au bout de quelques heures", note enfin M. Régnier, "tout dépend de l'environnement".

"Et la corrosion, est-elle aussi visible à l’œil nu ?", enchaîne la présidente. Oui, notamment par "les dépôts de couleur marron". Elle peut être éliminée avec "une solution chimique appropriée ou une action mécanique particulière comme du papier abrasif", répond Laurent Régnier.

Jeudi, l'expert avait aussi comparé cette "corrosion a une maladie". "Vous avez un matériau qui s'oxyde dans un premier temps, qui prend une coloration orangée en deux, trois jours. Si vous ne faites rien, ça va s'accroître (...) vous allez manger le matériau. On va mesurer des pertes d'épaisseur sur le matériau".

"Qu'est-ce qu'une pièce fatiguée ?", demande ensuite la présidente.

"La fatigue est un mode de ruine" qui correspond à des "sollicitations modérées", explique Laurent Régnier. Un boulon ne casse "pas 100% en fatigue": "un choc" provoque "la rupture finale brutale" du boulon.

Cette fatigue, "pas visible à l’œil nu", a été constatée grâce à des examens microscopiques, qui ont révélé des "petites lignes d'arrêt". C'est "comme pour un arbre qu'on coupe: on a la possibilité de dire son âge selon les lignes".

"Le cheminot peut voir si une pièce est oxydée si elle est orange; il peut voir si elle est corrodée si elle est marron; mais il ne peut pas voir si elle est fatiguée", résume la présidente, qui estime que "la seule façon d'éviter la fatigue est la prévention".

Un boulon qui casse sur une éclisse, qui en comporte quatre, est "un signal d'alarme", estime un autre expert requis par la justice, Pierre Henquenet, dont les conclusions sont contestées par la SNCF.

Suite des débats lundi, ils porteront sur la maintenance.

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