Jean-Louis Servan-Schreiber happé par l’Horloge du destin

  •  SOUTENEZ L'INDEPENDANCE DE FRANCESOIR, FAITES UN DON !  

Jean-Louis Servan-Schreiber happé par l’Horloge du destin

Publié le 09/12/2020 à 15:38 - Mise à jour le 10/12/2020 à 12:26
© ML-Yvon Loué
PARTAGER :

Auteur(s): Corine Moriou Grand Reporter pour FranceSoir

-A +A

« Trop vite ! » Jean-Louis Servan- Schreiber est décédé à l’âge de 83 ans de la Covid-19, le 28 novembre 2020. Foutue maladie, on l’aurait bien gardé un peu plus longtemps parmi nous. Concepteur de magazines, essayiste prolifique, il avait intégré la psychologie et la philosophie dans son art de vivre.

C’est une icône de la presse qui nous a quittés samedi 28 novembre, des suites de la Covid-19. Son père, Emile, et son oncle, Robert fondèrent « les Echos » en 1908, et son frère Jean-Jacques, de 14 ans son aîné, créa « L’Express » en 1953. Jean-Louis Servan-Schreiber voulait être psychanalyste, mais il  tomba dans la marmite de la presse dès son adolescence. Le monde des idées, l’évolution de la société et des mœurs, les méthodes de la presse outre-Atlantique le passionnaient. L’argent, il en fallait, mais il n’avait guère de goût pour la finance. C’était un passionné, doté d’une curiosité insatiable, devenu un sage au crépuscule de sa vie. Son destin fut singulier. Chacune de ses ruptures se transforma en chance. Jean-Louis Servan-Schreiber, le benjamin de sa famille, a marqué l’histoire de la presse écrite française. Puissamment. Il est l’une des figures majeures du clan des Servan-Schreiber, souvent comparé à la dynastie des Kennedy.

Crinière de cheveux cendrés coiffés en arrière, Jean-Louis était toujours chic et sobre, vêtu de noir, tandis que Perla, son épouse, s’habillait de blanc. C’était un couple graphique, yin et yang. Avec les journalistes, Jean-Louis était respectueux, attentif, amical, mais soucieux de marquer une distance. Il était l’opposé de Jacques Séguéla qui, dès le premier entretien, claquait la bise et tutoyait.

Lors de mes interviews pour « L’Entreprise-L’Express », Jean-Louis m’avait expliqué qu’il se levait vers 5h30, pratiquait 45 minutes de gymnastique le matin. « Avec Perla, nous prenons un repas par jour, le soir. Nous nous couchons tôt. Nous évitons de sortir, les gens intéressants viennent à nous ! ». La culture se déplaçait donc dans son salon. Une vie somme toute ascétique, mais privilégiée. L’obsession de cet homme, doté d’une forme éblouissante, était de bien « gérer » son temps. « Je suis un obsédé du temps. Aucun individu ne dispose de plus de 24 heures par jour. C’est une loi démocratique, égalitaire, implacable. Aussi ce temps qui nous est alloué doit être bien utilisé, organisé. » Il est auteur de « L’art du temps » en 1983, « Trop vite ! » en 2010, « 80 ans, un certain âge » en 2019 et bien d’autres essais sur le sujet. Perla s’amusait à dire : « Mon mari est une horloge qui a avalé une horloge. »  

Méditation et contemplation


© Stéphane Grangier-Corbis/Getty Images

Ses nourritures intellectuelles, spirituelles et gustatives étaient choisies avec soin. Il avait à ses côtés sa femme (une excellente cuisinière, entre autres talents) auteure de nombreux livres sur le sujet. Il ne dérogeait pas à ses règles d’hygiène de vie. Le jour où il était venu présenter aux journalistes de « L’Express » le documentaire sur la saga de sa famille, produit par une Servan-Schreiber, Fabienne, il s’était abstenu de toucher au buffet. Mais il était disponible, heureux d’échanger avec nous tous.  

Un brin énigmatique, l’esprit vif, Jean-Louis était souple comme un chat. Mais il préférait les chiens. D’ailleurs, ses collaborateurs pouvaient venir à la rédaction avec leur animal de compagnie. Il disait qu’il voulait bien se réincarner en chien… mais un chien qui habite chez lui, un appartement cossu à quelques jets de pierre de l’Arc de Triomphe. Il aimait la musique classique (il avait créé Radio Classique en 1982), lisait et réfléchissait le week-end dans son mas du XVIIIème siècle, à Roussillon. Le Parisien avait repéré le Lubéron, l’anti-Côte d’Azur, avant tout le monde. A la fin des années 70, il s’était adressé à mon cousin, Christophe Huët, l’unique architecte du village de Roussillon, pour mettre en forme des morceaux de pierre. Dans sa maison baptisée Samsara (en sanskrit, le cycle des renaissances) se sont déroulées ses obsèques, sous une forme laïque. Les intimes étaient présents tandis que les très proches étaient reliés à la cérémonie par un lien vidéo.

Jean-Louis était un adepte de la méditation, mais sans s'immobiliser sur un zafu. La méditation était pour lui une façon d'être qui ne le quittait pas de la journée. Il était toujours en mouvement, mais calme et concentré, aligné. « La méditation, c’est une façon d’écouter, de regarder l’autre, de respirer, de marcher. Si les gens en avaient conscience, le monde serait différent. » En sa présence, on sentait bien qu’il était « enveloppé » par quelque chose d’inhabituel que ne possèdent pas la plupart des patrons de presse, des entrepreneurs en général. Il s’inquiétait : « Nos neurones sont en train de perdre de leurs muscles. Qui peut aujourd’hui lire Proust ou Tolstoï ? » Alors comment prendre le contre-pied ? Jean-Louis estimait que les méditants, comme Matthieu Ricard, étaient devenus des athlètes mentaux. « La méditation a développé leur capacité de concentration et d’approfondissement de questions qui leur sont soumises, laissant loin derrière eux la moyenne d’entre nous. » Jean-Louis était aussi un contemplatif : « Ce matin, j’ai eu un arc-en-ciel pour moi tout seul pendant un quart d’heure devant ma fenêtre », racontait-il sur « Le 5H30 de Perla & Jean-Louis Servan-Schreiber » .

Créativité en famille … puis seul mais bien entouré


© Laurent Maous/Getty Images

Le frère de Jean-Louis, Jean-Jacques Servan-Schreiber (surnommé JJSS), avait créé « L'Express » en 1953 avec l’irremplaçable Françoise Giroud et, dans l’ombre, Madeleine Chapsal, son épouse.

Diplômé de Sciences Po en 1960, Jean-Louis avait fait ses classes aux « Echos ». Puis, de retour des Etats-Unis, il avait rejoint son frère à « L’Express » en 1964, tout émoustillé par de nouvelles idées, ses valises remplies de cahiers de notes, de maquettes, de journaux (« Fortune », « Time », « New Yorker »…), de suppléments, de bulletins d’abonnements … Ensemble, ils décidèrent d’appliquer à « L’Express » les recettes empruntées outre-Atlantique. Ainsi, il créèrent le prototype des « newsmagazines » qui inspira par la suite tant d’autres journaux français. « L’Observateur » est né en 1964, neuf ans après « L’Express », mais l’année de sa transformation !  « Le Point » fut lancé en 1972 par une équipe de journalistes dissidents de « L’Express », car en désaccord avec JJSS.

A 29 ans, Jean-Louis décida de voler de ses propres ailes, faisant un « petit complexe » par rapport à son frère, la personnalité politique, charismatique, imposante de la famille, le fils adoré de sa maman, Denise. C’était l’époque des Trente Glorieuses. Il avait compris qu’il manquait une presse économique dans le paysage médiatique à l’heure où les hommes d’affaires étaient fiers d’arborer costume-cravate et attaché-case. Ce père de quatre enfants (dont un fils adopté) créa « L’Expansion » avec Jean Boissonnat, en 1967, puis « L’Entreprise » en 1985, pour les créateurs d’entreprises que l’on n’appelait pas encore les start-ups. Mitterrand avait été élu, Tapie était l’idole des jeunes qui voulaient créer leur boîte. Ce n’était plus mal vu d’être un entrepreneur. « Je surfe sur les évolutions sociales. Quand un phénomène émerge, je crée un journal », s’amusait à souligner JLSS (lui aussi avait désormais ses initiales).  

Avec « La Lettre de L’Expansion », « La Vie financière », « La Tribune »... Il était à la tête du premier groupe de presse économique français, puis européen. Arriva la guerre du Golfe. L’effondrement de la publicité de 50 % et un excès d’endettement lui furent fatals. Il trouva une porte de sortie en vendant le groupe à Christian Brégou, le patron de la CEP; ce qui lui laissa « un petit patrimoine pour faire face à ses dépenses personnelles pendant un certain temps. »

Sans lui, aurais-je été journaliste à « L'Entreprise-L’Express », « La Lettre de L'Expansion » pendant près de 15 ans ? Sans doute pas. J’avais sonné à la porte de « L’Entreprise » trop tôt. Dix ans plus tard, avec l’éclatement de la bulle Internet, j’étais la bienvenue dans le groupe avec un CDI en bonne et due forme. Ce fut le bonheur d’exercer le métier de journaliste après avoir « travaillé sans grand plaisir » dans la banque d’affaires, au Crédit Lyonnais. Le credo de Jean-Louis était : « Je fais confiance, mais je suis exigeant. » Le deal me convenait. Je pouvais jouir de la liberté du grand reporter, à condition que mes papiers soient impeccables, et remis à la date fixée avant le bouclage. Une bouffée d’oxygène ! Je pouvais écrire les grosses enquêtes de 10 ou 20 feuillets chez moi pour mieux me concentrer… aller plus vite, et ainsi retrouver rapidement les copains de la salle de rédaction.  

Une bonne dose de résilience


©Radio Notre Dame

JLSS n’était pas du genre à rester passif, ressassant le passé. Il avait une bonne dose de « résilience ». « J’ai repris mon métier de journaliste comme on se remet à faire de la bicyclette. » Sa femme, Perla, est originaire de Fès. Une bonne raison de prendre l’air au Maroc et de s’établir à Casablanca où il transforma une feuille de chou, « La Vie éco », en premier hebdomadaire du pays.

« Pour rebondir, il faut savoir saisir sa chance. Mais ce n’est possible que si l’on se connaît bien, si l’on va vers ce que l’on aime et si l’on sait calibrer ses ambitions en fonction de ses moyens et de ses désirs. » 

Quatre ans plus tard, il revendit la « Vie éco » et se porta acquéreur de « Psychologies » qui plafonnait à 70 000 exemplaires. « Je pensais que c’était un petit machin qui pouvait être amusant si l’on y insufflait un peu de modernité. Je visais les 100 000 exemplaires. » Cette erreur de pronostic lui fut, cette fois-ci, favorable. En dix ans, le couple Servan-Schreiber multiplia la diffusion par cinq, et le chiffre d’affaires publicitaire par six. Avec 350 000 exemplaires par mois, le titre renommé « Psychologies Magazine » devint le deuxième « féminin » derrière « Marie-Claire ».

Jean-Louis disait : « Pendant trente ans, j’ai expliqué à des hommes comment réussir dans la vie avec L’Expansion. Aujourd’hui, j’explique comment réussir sa vie avec Psychologies. C’est plus agréable. ». Tirant la leçon de la vente du groupe « Express-Expansion », JLSS céda, en 2008, « Psychologies » au sommet de sa rentabilité, au groupe Lagardère (déjà actionnaire) et empocha un joli pactole.

Le couple Servan-Schreiber, duo de choc inséparable, reprit en 2010 « Nouvelles Clés », un magazine fondé par Marc de Smedt, réservé à une petite communauté d’initiés férus de spiritualité. Devenu « Clés » - relooké, coloré, féminisé, enrichi - le magazine de développement personnel s’articulait autour de la philosophie, de l’éthique, de la durabilité dans un halo de luxe, avec une splendide maquette. Jean-Louis invitait des chroniqueurs prestigieux dans les colonnes de Clés. La masse salariale de ce nouvel ovni très remarqué, en vente en kiosque, pesait lourd : des équipes salariées, des pigistes bien rémunérés avec feuille de salaire…. L’époque était chahutée, les annonceurs imposaient leurs conditions et, en 2016, « Clés » mit  (sans jeu de mots) la clé sous la porte. Tristesse. Sans doute le bimensuel était-il entré trop tôt en scène ? « Happinez », « Flow », « Respire » « Naturissime »… ont repris le flambeau, surfant sur la vague du yoga, de la cuisine vegan, des produits de beauté bio, de la sylvothérapie… Mais le business model de ces magazines n’a plus rien à voir avec « la presse à l’ancienne ».

Des titres historiques supprimés sans états d’âme 

Les années 2000 ont créé une très grosse tempête dans la presse. Il fallait faire cohabiter les magazines print et le net. La direction imposa aux équipes de journalistes d’écrire en même temps pour les revues « papier » et pour les sites Internet dont l’information était, à l’époque, gratuite. Résultat : moins d’abonnés, moins de ventes en kiosque, moins de publicité. Le groupe Express-Roularta scia la branche sur laquelle ses magazines historiques étaient assis. L'Entreprise (28 ans d'existence) et L'Expansion (50 ans d'existence) ont été supprimés. Purement et simplement, sans état d’âme. Ils n'ont pas eu de repreneurs. Pourtant, les candidats ne manquaient pas. Rick De Nolf, l'actionnaire de l'époque, préféra garder les marques pour le Web dans le giron de son groupe.

Jean-Louis fut affecté de voir disparaître « ses » magazines, les créations de sa jeunesse. A l’aube de ses 80 ans, il se séparait de « Clés ». Il évitait d'en parler. Chacun d'entre nous prit son envol, ailleurs. Nous n'avions pas le choix. La DRH, démoralisée par le deuxième plan social Express-Roularta, tira sa révérence le 31 décembre 2014.

Je regrette les merveilleux moments de complicité avec mes confrères, amis passionnés de journalisme. Nous travaillions beaucoup (reportages éclairs, nocturnes tardives), mais nous nous amusions. A chaque instant dans la salle de rédaction de « L’Entreprise », il se passait quelque chose sous la tutelle bienveillante de Guillaume Roquette (aujourd’hui directeur de la rédaction du « Figaro Magazine ») et d’Arnaud Le Gal (aujourd’hui rédacteur en chef aux « Echos »). Il régnait un « microclimat » : les journalistes étaient solidaires, ne se « piquaient » pas les sujets, se « refilaient » les bons plans pour l’interview d’une star du business ou de la politique.   

Sur Twitter, Alain Weill, l’actuel propriétaire de « L’Express », Président de NextRadioTV (BFM, RMC…) a rendu hommage à Jean-Louis Servan-Schreiber :

Jusqu’à quel point JLSS, la figure parentale bienveillante, a-t-il influencé la ligne éditoriale ? J’aurais bien aimé être une petite souris pour le savoir. En janvier 2020, Alain Weill déclara son ambition de faire de l’hebdomadaire « The Economist » à la française, traitant davantage l’international, se recentrant sur la politique, l’économie, les idées. Souhaitons-lui « bonne chance ». « L’Expansion » et « L’Entreprise » jouaient leur rôle en matière d’information et d’analyse économique. Pendant un demi-siècle, chaque magazine a eu sa place dans le groupe. Il y avait un bon équilibre. Le zen, c’est la voie de l’équilibre.

Jean-Louis le visionnaire était aussi un essayiste prolifique. Près de vingt œuvres au compteur. D’ailleurs, en allemand « schreiber » veut dire écrivain. Il intitula, avec humour, son dernier essai « Avec le temps… tout ne s’en va pas », chez Albin Michel. Une vie " vue de l'extérieur " réussie. "Je n'ai pas vécu de grandes tragédies », disait-il. Optimiste, mais réaliste, Jean-Louis préférait dire qu’il était « vieux » plutôt que « senior ». Peu importe le qualificatif. L’Horloge a sonné « Trop vite ! » pour cet homme d’exception, amoureux de la vie. Ses magazines, ses livres, ses réflexions, ses rituels en ont fait un grand patron de presse philosophe. Rare. 


Retrouvez mon interview de JLSS en 2010, sur l’art du temps et la résilience.

Auteur(s): Corine Moriou Grand Reporter pour FranceSoir

PARTAGER CET ARTICLE :


Jean-Louis Servan-Schreiber, un grand patron de presse qui philosophait à l’oreille des journalistes. ©Corine Moriou

Annonces immobilières

Newsletter


Fil d'actualités Culture




Commentaires

-