HugoDécrypte : les Travers du conformisme nouvelle génération

Auteur(s)
Axel Messaire, pour FranceSoir
Publié le 18 mai 2021 - 11:43
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Hugo Travers
Crédits
AFP
Hugo, les Travers de l'info
AFP

TRIBUNE - C'est l'histoire d'un jeune homme de 24 ans, né à Sèvres, tout droit sorti d'un cursus de cinq ans à Sciences Po Paris. Il s'appelle Hugo Travers, plus connu sous le pseudonyme d'HugoDécrypte, qu'il utilise sur sa chaîne YouTube ainsi que sur tous ses réseaux sociaux. En 2015, il lance ladite chaîne, ayant pour projet de rendre l'information accessible à la jeunesse, notamment sur les questions politiques. Aujourd'hui, il est suivi par 1,25 million de jeunes abonnés.

Quel est son projet ?

Première question : "rendre accessible" dans des vidéos courtes et "décrypter" sont-ils des objectifs compatibles ?

Décrypter : "Retrouver le sens clair d'un message chiffré en écriture secrète, sans connaître la clef ayant servi à le transcrire."

Si nous pouvions sans nous tromper parler de décryptage lorsqu'Alan Turing, aidé par les travaux de Marian Rejewski, traduisait le code de la machine allemande Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale, peut-on aussi aisément employer ce terme pour parler des vidéos d'Hugo ? Peut-on imaginer qu'à 24 ans seulement, ce jeune homme forgé par l'école de "l'élite", puisse réellement analyser les enjeux politiques en profondeur pour ensuite les vulgariser pour son auditoire ? Est-il différent des journalistes qu'il critiquait en décembre 2020, notamment pour leur manque de neutralité ? Lui qui a fait une vidéo pour mettre en garde contre les "fake News", et une autre pour parler de la manipulation, revendique faire preuve d'esprit critique et d'impartialité dans son travail.

Son parcours professionnel

Alors qu'il est encore étudiant à Sciences Po, en 2017, il est aussi chroniqueur chez LCI et bénéficie d'un partenariat avec "Blog Presse Agency" pour une série de vidéos sur les élections présidentielles. Les deux années suivantes, il est chez Europe1. Puis, il fait parler de lui en débattant avec Marine Le Pen en mars 2019, juste avant de s'entretenir avec de nombreux candidats aux élections européennes comme Nathalie Loiseau ou Benoît Hamon. Enfin, il parvient à rencontrer Emmanuel Macron en mai 2019 et décroche un entretien de 45 minutes avec lui. Si le jeune homme se réjouissait d'avoir le droit de poser les questions qu'il voulait et d'avoir la parole libre lors de toutes ces expériences, d'autres professionnels du métier reviennent sur ses partenariats en soulignant l'ingérence des agences de communication qui le soutenaient.

Aujourd'hui, qu'en est-il ?

À vrai dire, il ne faut pas longtemps pour remarquer qu'il n'est pas vraiment sorti du moule sciencepiste. Sur ses dix dernières vidéos (dont la moitié traite des questions sanitaires - vaccins, masques, déconfinement), un tiers de ses sources sont issues de FranceTV ou Le Monde, complétées dans l'ordre par Le Parisien, 20minutes ou BFMTV... Difficile de dire qu'il tire ses infos directement à la source, et malheureusement, impossible de dire qu'il "décrypte" quoi que ce soit. À sa décharge, en dix minutes, ça n'est pas simple. Ce qui l'est en revanche, c'est de rediriger ses auditeurs vers le site "vitemadose" pour que chacun puisse se faire vacciner. Au moins, pas besoin de réfléchir.

Sa stratégie est claire, et elle fonctionne drôlement bien depuis six ans : s'appeler "Décrypte" pour prétendre à un traitement de fond de l'actualité, c'est-à-dire à une image sérieuse ; proposer des vidéos courtes pour ne pas ennuyer la jeunesse, qui est la cible ; être présent sur le maximum de réseaux sociaux et multiplier les formats. Alors, Hugo Travers est-il un surhomme pour faire tout cela sans perdre ni sa précieuse neutralité ni la qualité de son contenu ? En fait, non. Si ces vidéos sont bien qualitatives et son ton relativement neutre, le problème réside, comme mentionné précédemment, dans les sources et les sujets qu'il traite. L'information est certes brute (ce qui signifie déjà qu'il ne décrypte pas grand-chose), mais aussi et surtout, elle est choisie.

Au sujet de la crise sanitaire par exemple, rien de ce qu'il dit ne remet en question, ne serait-ce qu'un peu, la pensée commune et gouvernementale. Nous savons pourtant que nombreux sont les sujets controversés. Tout ce qu'il fait pour donner l'impression d'une pluralité d'opinion, c'est organiser un "débat" ou un "sondage" à la fin de ses vidéos. Ses dernières questions posées :

- Comptez-vous vous faire vacciner dès qu'un créneau est disponible près de chez vous ?

- Faut-il rémunérer les personnes vaccinées, comme le fait la Serbie ?

- Emmanuel Macron a-t-il raison d'organiser une commémoration à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon ?

Il ne revient sur les réponses que pour les exposer, jamais pour en tirer un "vrai" débat. Par ailleurs, parlant de débat, rien de bien périlleux pour Emmanuel Macron de s'entretenir avec lui, sachant que le jeune journaliste n'a jamais eu en face de lui que Marine Le Pen, intrinsèquement opposée à LREM. Ainsi, comme il le fera de nombreuses autres fois ensuite, notre président profite habilement des influenceurs de la jeunesse (McFly et Carlito, EnjoyPheonix, etc) pour communiquer. Des opérations qui ont été largement critiquées par ailleurs.

Si certains apprécient beaucoup son travail (surtout les jeunes) :

D'autres y voient de l'incompétence, voire de la manipulation :

Si nous savons que l'information d'aujourd'hui bat de l'aile, la jeunesse ne devrait-elle pas porter un message différent au lieu de reprendre les mêmes propos que les médias "mainstream", en les vulgarisant toujours plus ? La jeunesse ne serait-elle pas capable de saisir la complexité des événements, des prises de décision, des affaires politiques ? Faudrait-il vulgariser davantage une information qui est déjà très largement mise à mal, sans apprendre aux jeunes à penser par eux-mêmes, à chercher par eux-mêmes, à se poser les questions eux-mêmes ? Si les nouveaux flambeaux sont portés uniquement par des produits de la société élitiste actuelle, rivalisant d'ingéniosité pour recracher le prémâché de l'information, comment pourrions-nous imaginer un lendemain différent d'aujourd'hui ?

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