L'Ukraine infréquentable, les preuves de l'Union européenne

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Pierre-Antoine Pontoizeau, pour FranceSoir
Publié le 18 janvier 2023 - 10:50
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UE / Ukraine
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Jakub Porzycki / Nurphoto via AFP
"Depuis trois décennies, l’Ukraine est un État infréquentable, dirigé en coulisses par des oligarques féodaux qui n’hésitent pas à recourir à la violence, sans aucune humanité, ni respect du droit des affaires."
Jakub Porzycki / Nurphoto via AFP

TRIBUNE - Depuis février 2022, il est devenu impossible pour tout intervenant médiatique d’émettre une critique de l’Ukraine sans être accusé de faire le jeu de la Russie.

L’Ukraine est devenue comme par enchantement un pays merveilleux, romantique, qu’il faut défendre à tout prix, y compris avec le sacrifice de notre économie.

L'Ukraine est belle, c’est une vraie démocratie, un État de droit impeccable. Nul ne peut contester ce récit d’un nouvel Eden qui doit, forcément, intégrer au plus vite l’Union européenne grâce à la recommandation expresse de Mme Ursula von der Leyen. Fermez le ban !

Pourtant, il y a un peu plus à voir. La réalité est tout autre. Depuis trois décennies, l’Ukraine est un État infréquentable, dirigé en coulisses par des oligarques féodaux qui n’hésitent pas à recourir à la violence, sans aucune humanité, ni respect du droit des affaires.

Ces oligarques captent la richesse publique, tuent leurs opposants, exploitent la misère de leurs compatriotes, dont certains sont contraints de recourir, bien qu'adolescents, à la prostitution, et saignent leur pays depuis 30 ans...

Voilà à quoi nous pensons voler au secours, avec les meilleurs intentions du monde dont se retrouvent pavées cet enfer : nous aidons et finançons une oligarchie destructrice de son propre peuple. Comment être sûr de ces affirmations ?

La capture de l’État par les oligarques

Il suffit en premier lieu de consulter un rapport de la Cours des comptes européenne, le rapport spécial n°23/2021 intitulé “Réduire la corruption à grande échelle en Ukraine : plusieurs initiatives de l’UE; des résultats encore insuffisants”.

Ce document est édifiant. Objectif, mais tragique, il a été publié en 2021. Il décrit cette Ukraine qu’on ne devrait pas fréquenter et qui est pourtant devenue si désirable pour l’Europe et l’Union européenne. Pourquoi désormais désirer ardemment en Occident un tel rapprochement ?

Le résumé du rapport donne plus qu’une piste afin de répondre à cette interrogation :

"L’Ukraine souffre d’une grande corruption et de la capture de l’État depuis de nombreuses années. Notre audit a permis de déterminer si le soutien de l’UE en Ukraine était efficace pour lutter contre la corruption à grande échelle. Bien que l’UE ait lancé plusieurs initiatives pour réduire les possibilités de corruption, nous avons constaté que la corruption à grande échelle restait un problème majeur en Ukraine. Nous formulons plusieurs recommandations pour améliorer le soutien de l’UE, en particulier que des actions spécifiques soient conçues et mises en œuvre non seulement pour lutter contre la corruption à grande échelle (y compris la structure oligarchique), mais aussi pour aider à éliminer les obstacles à une concurrence libre et loyale."

Il ne s’agit pas de quelques dérives seulement. Mais de “grande corruption”, de corruption à grande échelle. Ce qui est défini par le rapport :

“'La grande corruption' est définie comme l’abus d’un pouvoir de haut niveau qui profite à quelques-uns et cause des dommages graves et généralisés aux individus et à la société. Les oligarques et les intérêts particuliers sont la cause profonde de cette corruption. La grande corruption et la capture de l’État entravent la concurrence et la croissance, et nuisent au processus démocratique."

Difficile de vanter ensuite un État démocratique quand, en 2021, la Cour des comptes de l’UE écrit ces lignes... D’autant que cet autre extrait démontre que l’État de droit est fortement dégradé. Les oligarques vivent dans l’impunité judiciaire. Le constat de la Cour est éloquent :

"Bien que l’UE ait contribué à réduire les possibilités de corruption, la corruption à grande échelle reste un problème majeur en Ukraine. La réforme judiciaire connaît des revers, les institutions de lutte contre la corruption sont menacées, la confiance dans ces institutions reste faible et le nombre de condamnations résultant d’une corruption à grande échelle est faible."

La corruption est tellement pratiquée qu’elle décompose le pays, le ruine par des détournements massifs estimés en milliards d’euros. Ce sont des dizaines de milliards qui échappent à l’État, lui-même miné par la corruption :

"Les citoyens 'justifient souvent leur participation à une telle petite corruption en notant que des hauts fonctionnaires et des oligarques sont impliqués dans des pots-de-vin à une échelle beaucoup plus grande'. Les experts ont estimé que des sommes énormes – dans les dizaines de milliards de dollars – sont perdues chaque année en raison de la corruption en Ukraine."

Les “oligarques” - un mot que les Européens de l’Ouest connaissent mal - sont un ensemble restreint d’individus qui a pris possession de l’État en accédant à l’exercice du pouvoir et/ou à la maîtrise des institutions d’un ou plusieurs pays.

Dans le cas de l’Ukraine (et en partie dans le cas de la Russie), la chute du système soviétique a permis à une poignée de personnes de récupérer en leur propriété des actifs, des structures de production (usines, mines) ou encore des établissements financiers (banques).

Ces personnes ont peu à peu asservi le système judiciaire ukrainien en contrôlant les juges, les magistrats, etc, grâce à des hommes de mains – pour ne pas dire leurs troupes – sur des territoires, des régions, qui sont devenus les leurs :

"La 'capture de l’État' par des blocs d’élites politiques et économiques puissantes qui ont une structure pyramidale et sont enracinées dans les institutions publiques et l’économie a été considérée comme une caractéristique spécifique de la corruption en Ukraine. Le Fonds monétaire international (FMI) et le gouvernement ukrainien ont tous deux reconnu la résistance des groupes d’intérêts aux réformes structurelles. La corruption à grande échelle résultant de la faiblesse de l’État de droit et de l’influence oligarchique généralisée va à l’encontre des valeurs de l’UE et constitue un obstacle majeur au développement de l’Ukraine. La corruption à grande échelle ou de haut niveau entrave la concurrence et la croissance dans le pays, nuit au processus démocratique et constitue la base de la petite corruption à grande échelle."

Dans une synthèse, le rapport conclut très clairement à une société sans État de droit avec pour conséquence un effondrement de la confiance et l’effondrement des investissements étrangers :

"De 2016 à 2020, les trois principaux obstacles à l’investissement étranger en Ukraine sont restés les mêmes : la corruption généralisée, le manque de confiance dans le système judiciaire, la monopolisation du marché et la capture de l’État par les oligarques. Ces dernières années, les investissements directs étrangers en Ukraine sont restés inférieurs au niveau de 2016."

Ce constat s’appuie essentiellement sur des nombreux audits et études commandées par l’Union européenne sur la période 2017-2021. Et sauf à contester tous les auteurs, auditeurs, chercheurs, économistes, fonctionnaires des institutions européennes et d’organismes internationaux, sa conclusion est sans appel. Tous les observateurs internationaux qui s’intéressent à la situation de ce pays sont au courant de cette situation marquée par un niveau avancé de corruption.

L’Europe serait-elle en cours d’ukrainisation ?

Par conséquent, un soutien aveugle à une société que l’on peut définir comme mafieuse, de la part des populations d’Europe et de l’Union européenne a de quoi étonner, voire consterner.

Comment, en l’état, livrer des armes, offrir du matériel militaire qui coûte des milliards ? Qui contrôle leur acheminement et leur arrivée sur le théâtre d’opération ? Où sont les documents qui attestent de livraisons en mains propres ? Sur quels comptes de l’État ukrainien sont-ils faits les si généreux virements de fonds ? Là-encore, avec quels usages promis, quelles exactes destinations et utilisations ultérieures ?

Lorsque la question est par exemple de payer le salaire des fonctionnaires, d’acheter des fournitures de première nécessité pour les ministères (santé, éducation...), comment espérer que ce pays aux élites hautement toxiques et corrompues, au fonctionnement non démocratique, devienne soudainement vertueux en matière de distribution d’aide à sa population ?

Qui peut croire et raconter une telle fable ?

Peut-être, ceci est une première hypothèse, un autre pays qui serait lui-aussi atteint du mal de la corruption. Ou qui serait associé d’une façon ou d’autre à ces corruptions visibles en Ukraine. Il se jouerait alors une sorte de partition “d’enrichissement mutuel” qui essayerait en même temps d’appauvrir la puissance d’un autre État, la Russie – dont les richesses attirent toutes les convoitises.

Les proximités entre l’Ukraine et les États-Unis sont nombreuses. Le rôle étasunien dans l’affaire est manifeste avec des services de renseignement à la manœuvre afin de généraliser une lecture du conflit proche de la désinformation.

Il est bien peu évoqué dans nos médias dits mainstream le transfert de l’or de la banque d’Ukraine vers le pays de l’Oncle Sam ou encore le “partage” des richesses entre oligarques ukrainiens et investisseurs américains (par exemple, avec l’incroyable récupération de BlackRock de toute la gestion du tissu économique de l’Ukraine). Il est évident que la conquête russe a mis un coup de frein à ces entreprises.

Deuxième hypothèse, bien moins rassurante : croire en cette fable montrerait que les oligarchies ukrainiennes auraient déjà... contaminé l’Etat de droit formé par l’Union européenne.

Ces dernières, en quelque sorte, seraient entrées en écho avec des formes déjà avancées de corruption. Il n’y aurait pas évidemment de prise de pouvoir directe sur nos institutions, mais une inquiétante complicité “culturelle” prête à fermer les yeux sur certains agissements.

Quelques épisodes récents pourraient illustrer ce constat. Par exemple, l’urgence sanitaire et le dévoiement manifeste de toute nos institutions et organismes de contrôle qui a permis la multiplication incontrôlée de commandes de vaccins non éprouvés.

Un court-circuitage des procédures d’achat comme du jeu de la concurrence et un abandon des garde-fous de la mise sur le marché de nouveaux médicaments qui ont laissé une poignée d’industriels de la pharmacie engranger des profits colossaux tout en s’exonérant de toute responsabilité.

Caviardage démesuré de contrats, impossibilité de consulter aisément ceux-ci, refus de répondre aux demandes d’audition de l’oligarque de Pfizer M. Bourla, absence de transparence et entrave aux opérations de contrôle, voire judiciaires... Tous ces aspects démontreraient que l’Union européenne se rapproche dangereusement de pratiques similaires.

Sa présidente de Commission, Mme von der Leyen invite à défendre l'Ukraine. Ce n'est pas son mandat : les politiques étrangères appartiennent encore aux États. Pourtant, elle impose, elle exige, elle demande et provoque des versements pharaoniques d'aides européennes à l'Ukraine. Etonnant.

Voilà pourquoi il faut alerter sur ce basculement très rapide et inédit de nos sociétés démocratiques et de droit vers des pouvoirs corrompus placés sous la coupe de quelques oligarques nationaux et internationaux.

Si nous voulons échapper à un destin ukrainien, il va falloir faire preuve d’esprit de justice avec l’exigence qui l’accompagne.

En ce sens, le démantèlement des grands conglomérats économiques est une décision urgente à prendre dans nos sociétés pour les libérer du joug de nos oligarques.

Car le schéma du rapport repris ci-dessus, malheureusement, ne s’applique pas qu’à l’Ukraine.

Nous avons, nous aussi, nos oligarques présents dans de très nombreux domaines stratégiques et influents avec des tailles déraisonnables.

La concentration des pouvoirs économiques a été combattu aux États-Unis par les populistes du début du XXe siècle qui obtinrent la loi anti-trust et quelques démantèlements pour sauvegarder une société libre.

Depuis, rien, ni aux États-Unis et encore moins en Europe. Pourtant, l’évidence est là. Nous avons aussi engendré des oligarchies prédatrices qui capturent l’État. Le secteur bancaire a fait chantage à la suite de la crise des subprimes de 2008 : l’analyse et les ouvrages de Stiglitz démontrent que le politique n’a eu alors pas le courage de réformer le secteur financier dont il est devenu largement l’otage.

De même pour l’industrie américaine de l’armement qui s’engraisse de 90% d’années de guerre depuis la fondation de l’Amérique.

De même de l’industrie pharmaceutique récemment. De même des industries des énergies alternatives allemandes productrices d’éoliennes par exemple.

Ce schéma devrait nous conduire rapidement à interdire les conglomérats, à limiter la taille des entreprises et à réduire la collecte de l'impôt car les États sont devenus des fromages bien trop tentant.

Faire respecter le droit, c’est le principe sans exception aucune, car il n’y a jamais urgence. Celle-ci, c’est le stratagème du coup d’État des mafieux pour extorquer selon les bonnes vieilles techniques de perturbation pour escroquer et abuser autrui. 

 

Essayiste, chercheur et fondateur de l'Institut de Recherches de Philosophie Contemporaine, Pierre-Antoine Pontoizeau a notamment publié des ouvrages sur la théorie de la communication, la théorie des organisations, la théorie du langage politique et la philosophie des mathématiques.

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