Les Jeux Olympiques : cheval de Troie de la société de surveillance ?

Auteur(s)
Jean-Frédéric Poisson*
Publié le 08 avril 2023 - 15:00
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Que signifie le concept de vidéosurveillance « intelligente » ?
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TRIBUNE/OPINION - L’Assemblée nationale a adopté, mardi 28 mars, le projet de loi sur les Jeux Olympiques, malgré des critiques sur son volet sécuritaire : ce projet prévoit notamment l'application de la vidéosurveillance « intelligente » le temps de l’événement qui se tiendra en 2024.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il s’agit de mettre en place des « traitements algorithmiques sur les images collectées au moyen de systèmes de vidéoprotection et de caméras installées sur des aéronefs (1) ». Si le projet de loi se défend de vouloir mettre en place de la reconnaissance faciale, il reconnaît cependant vouloir procéder, via son système de camera-protection, à un « signalement d’attention, strictement limité à l’indication du ou des événements prédéterminés qu’ils ont été programmés pour détecter ».

Faut-il s’inquiéter ou se réjouir de l’implémentation de cet outil à notre besace sécuritaire ?  

De fait, depuis quelques années, chaque événement exceptionnel est prétexte à la mise en place de nouvelles mesures de contrôle qui conduisent à la construction progressive d’une société de surveillance.

Tout le monde se rappelle l’impact liberticide qu’a eu le 11 septembre 2001 sur la vie des Occidentaux. À l’époque déjà, nombreux étaient les membres de la société civile à s’inquiéter d’une dérive dont on ne voyait pas l’efficacité (les menaces terroristes n’ont pas cessé avec la mise en place de mesures de surveillance globale), et dont on ne souhaitait pas non plus la pérennité.

Ce climat a tenu pendant trente ans avec, en France, près de quarante lois contre le terrorisme. Puis il y a eu l’épisode du Covid-19 avec son cortège de passes, de QR codes, de gestion des foules par la peur et la délation, de confinements obligatoires…  

Plus récemment encore, c’est avec le conflit ukrainien que le monde de la surveillance généralisée a franchi un nouveau cap. En effet, le logiciel de reconnaissance biométrique faciale américain Clearview, a été offert gratuitement aux autorités ukrainiennes afin de pouvoir identifier les soldats russes décédés sur le front et en informer leur famille dans un but de guerre psychologique.

Il sert également à repérer de potentiels suspects ou ennemis aux checkpoints, notamment pour identifier les cibles civiles ou militaires intégrées au système de fichage « Mirovorets » (2). Cependant, Clearview n’a pas une vocation seulement militaire, mais aussi civile. Selon le Washington Post, son directeur a assumé vouloir « augmenter ses capacités de collecte de données à 100 milliards de photos, construire de nouveaux produits, développer son équipe de vente internationale et payer davantage pour faire pression sur les décideurs politiques du gouvernement afin de "développer une réglementation favorable" (3) ».

Dans ce contexte, le conflit ukrainien donne à cette entreprise le tremplin nécessaire à des expérimentations de masse peu encadrées par la loi. Clearview n’est que la face émergée de l’iceberg puisque de nombreux concurrents américains ou à l’international investissent des sommes considérables pour récupérer des parts de ce marché prometteur (4).  

Alors, faut-il craindre le développement de plus en plus prégnant de ce type de technologies en France par le biais d’événements comme le Covid ou les Jeux Olympiques ?

Certains argueront que ce marché se développera avec ou sans la France, et que nous n’avons pas d’autre choix que de nous y mettre nous aussi. Rien n’est moins sûr. Et l’on peut légitimement craindre les dérives qui ne manqueront pas d’advenir avec ces outils dès lors qu’on aura ouvert la boîte de Pandore : le modèle de contrôle social à la chinoise nous a prouvé que ce type de société de surveillance était possible et que nous pourrions très bien ne pas être épargnés dans un avenir proche.  

Pour notre part, lorsque nous constatons l’usage abusif qu’a pu faire Emmanuel Macron des outils qui étaient à sa disposition au cours des crises successives de son premier mandat, nous nous refusons à l’idée de rajouter des armes de surveillance entre ses mains.

L’identification des criminels au cœur des masses peut continuer à être gérée par le facteur humain si tant est que l’on donne suffisamment de moyens aux forces chargées de notre sécurité. Plus globalement nous nous refusons au développement de ce type de technologie liberticide. Une technologie qui nous plonge dans une société de soupçon permanent, où l’individu n’est plus présumé innocent, mais où toutes les masses sont présumées coupables et donc constamment surveillées. Une société qui confine avec la plus sombre des fictions.

Notre liberté y gagnera ce que notre sécurité y perdra. Comme l’écrivait le philosophe Nicolas Berdiaev : « peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins parfaite et plus libre (5). » 

*Jean-Frédéric Poisson est président du parti politique VIA |la voie du peuple. 

Notes :
 

(1) « Projet de loi relatif aux jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 et portant diverses autres dispositions », Assemblée nationale, le 01/02/2023.      

(2) « МИРОТВОРЕЦЬ ».          

(3) « Facial recognition firm Clearview AI tells investors it’s seeking massive expansion beyond law enforcement », The Washington Post, le 16/02/2022. 

(4) « Marché de la reconnaissance faciale - Croissance, tendances, impact du Covid-19 et prévisions (2023-2028) », Mordor Intelligence, le 10/04/2021. 

(5) Épigraphe de l'édition originale anglaise de Brave New World ("Le Meilleur des mondes") d'Aldous Huxley.

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