Les soubassements destructeurs du débat social sur l’euthanasie, partie 2/3 : le recul de la dignité de la personne humaine

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Patrick de Pontonx
Publié le 27 mars 2023 - 15:30
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« Ne jamais revenir en arrière : telle est la logique intrinsèque du progressisme. »
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TRIBUNE/OPINION - La promotion de l’euthanasie s’insère depuis des années dans le projet de l’idéologie progressiste, qui la présente, à l’instar de l’avortement, comme un acte éminemment thérapeutique, voire « éthique ».

Elle est supposé correspondre à un « progrès » social dans la perception de la souffrance humaine et de la compassion, ce dont la trop célèbre affaire Lambert n’a pas précisément apporté la démonstration. Comme pour l’avortement aussi, il est soutenu que cet acte ne concernerait que des cas marginaux, très encadrés juridiquement.

M. Didier Sicard, président du Comité national d’éthique, a pourtant montré, en 2012, que « la pratique euthanasique développe sa propre dynamique résistant à tout contrôle efficace et tend nécessairement à s’élargir, avec un curseur qualitatif sans cesse mouvant qui ne revient jamais en arrière » (1) 

Ne jamais revenir en arrière : telle est la logique intrinsèque du progressisme, comme celle du cancer, d’ailleurs, ainsi que l’observe Michel Onfray. Il est prêt à développer aujourd’hui toutes les arguties possibles pour distinguer le « suicide assisté » de « l’euthanasie », afin de masquer cette réalité, qui s’impose pourtant dans les deux cas : il s’agit d’obtenir la reconnaissance légale d’un droit à l’infliction de la mort à des personnes innocentes par des personnes privées, en violation d’une dignité à laquelle nul ne peut renoncer, ni pour soi, ni pour autrui. (2)

Le progressisme a pourtant, là encore, sa parade : pourquoi la notion même de « dignité » de la personne humaine échapperait-elle à son alchimie transformiste ? L’un des fondateurs de l’École autrichienne (3), le très respecté économiste libertaire Ludwig von Mises (1881-1973), n’a pas manqué d’y réfléchir, en écrivant ceci : « Les êtres d’ascendance humaine qui, de naissance ou à cause d’un défaut acquis, manquent de capacité à agir (au sens large du terme, et pas seulement légal), afin de réaliser des effets pratiques, ne sont pas des êtres humains. Même si les lois et la biologie les considèrent comme des hommes, il leur manque, de fait, ce qui caractérise spécifiquement l’être humain. Le nouveau-né n’est pas un être agissant ; il n’a pas encore parcouru toute la trajectoire qui va de la conception au plein développement de ses qualités humaines. Ce n’est qu’au terme de ce développement qu’il deviendra un sujet d’action » (4). Celui qui n’a pas encore atteint ce terme n’est donc pas encore un « humain » ; celui qui l’a accidentellement ou naturellement dépassé, n’en est plus un. La « dignité » ne les concerne donc pas.

L’influent philosophe australien Peter Singer (1946), chantre de l’animalisme, entend effacer quant à lui toute distinction morale entre les humains et les autres animaux. Il soutient en outre, dans son ouvrage Questions d’éthique pratique (5), la nécessité de distinguer, parmi les humains eux-mêmes, ceux qui sont des « personnes », c'est-à-dire qui sont « conscients de soi », de ceux qui n’en sont pas, la vie, selon lui, n’ayant pas de valeur en elle-même.  

Qui n’a pas conscience de soi – un enfant dans le sein de sa mère, un handicapé mental, la victime d’un accident en état comateux, un vieillard atteint de démence ou de la maladie d’Alzheimer – n’est pas ou n’est plus une « personne ». Peter Singer en est venu à considérer que la vie d’un chien en bonne santé avait intrinsèquement plus de valeur que celle d’un homme malade, parce que ce chien est capable d’expériences positives que « l’animal humain » ne connaît plus à raison de son état. Il n’y a dès lors guère de raison de ne pas appliquer à l’homme malade le sort réservé au chien malade. 

Ces conceptions anthropologiques, diluées patiemment dans les sociétés par ces auteurs et tant d’autres, avec la complicité active des institutions politiques d’enseignement, de lobbies et de médias, sont directement liées, on le voit aisément, aux problématiques de l’infliction légale de la mort dans nos sociétés : l’avortement, l’euthanasie, l’infanticide même. Peter Singer appelle ce dernier de ses vœux sous le nom « d’avortement post-natal », notamment à l’égard des handicapés. La boucle est alors bouclée et toute objection d’ordre moral rendue vaine. Ce qui n’est pas qualifiable de « personne », selon ces critères, ne peut davantage se voir reconnaître une dignité humaine. Le droit en viendra-t-il un jour à consacrer ces conceptions ?  

Il n’est pas sans importance de souligner que les doctrinaires ici cités ne sont pas des théoriciens nazis ou néo-nazis. Il s’agit d’autorités reconnues du monde libéral ou néo-libéral. Ils n’ont pas enseigné leurs thèses en cachette, à Buchewald ou à Ravensbrück, à l’abri de miradors et de barbelés, mais dans de prestigieuses universités largement ouvertes sur l’auditoire du « monde libre ».

Singer est titulaire de la chaire d’éthique (sic) de l’Université américaine de Princeton ; Mises enseignait à l’Université de New-York. Singer vient de recevoir en mars 2023 le prix Frontières de la Connaissance, délivré par la Fondation BBVA, financée par le groupe bancaire international BBVA, qui se décrit lui-même comme un « modèle de banque responsable visant à créer une société plus inclusive et durable ». Présentant élogieusement Singer sur le site de sa Fondation, BBVA le désigne comme « l’un des philosophes moraux les plus influents d’aujourd'hui » dont le travail « a marqué un tournant en élargissant le champ de l’éthique au domaine animal ».

Si l’on rapproche ces thèses des slogans « Mon ventre est à moi ! », des hystéries abortives, des promotions de la gestation pour autrui, ou des « droits » revendiqués à infliger la mort à qui n’a pas à vivre, ou à qui n’a plus à vivre, au gré des opinions ou des calculs utilitaires, un constat s’impose. Ces slogans de rue ou de presse, comme toutes les subjectivisations du sens de la vie, ne sont que les traductions simplifiées et grossières de ce que des penseurs conçoivent par ailleurs froidement et enseignent avec méthode et autorité. Ce que ceux-ci cogitent pour exaspérer les désirs d’une société libérée  de toute transcendance, où l’homme est appelé à devenir l’objet de ses propres appétits animaux, ceux-là sont poussés à le revendiquer, abreuvant plus ou moins inconsciemment leurs soifs de libertés nouvelles aux sources de leur propre mort (à suivre).

Notes :

(1) « Rapport à François Hollande (…) sur la fin de vie en France », 18 décembre 2012, p. 85, § 5. 

(2) Rappelons qu’en vertu de l’article 16 du code civil, « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie ». Dans une célèbre affaire, dite « du lancer de nains », le Conseil d’État a jugé que la victime même d’une violation de sa dignité, qui est une composante de l’ordre public, ne peut pas légalement y consentir (CE, 27 octobre 1995, Commune de Morsang-sur-Orge, n° 136727, publié au Recueil Lebon). 

(3) Il est important d’observer que si les courants progressistes travaillent à saper les fondements de la société et de la nature humaine elle-même, ils ne dédaignent pas de rechercher parfois dans le passé des sources supposées de légitimité. L’Ecole autrichienne d’économie, libérale, se prétend ainsi héritière de l’Ecole de Salamanque qui brilla au Siècle d’Or espagnol, alors qu’en réalité leurs principes fondamentaux sont contradictoires, ainsi que l’a bien montré Daniel Marín Arribas dans son ouvrage Destapando al liberalismo, Ed. SND Editores, 2018. 

(4) Ludwig von Mises, Human Action: A Treatise on Economics, Liberty Fund Inc, 2007. 

(5) P. Singer, Questions d’éthique pratique, Ed. Bayard, 1997. Au sujet de cet auteur, on consultera avec profit : J.F. Braunstein, La philosophie devenue folle, Ed. Grasset, 2018, pp. 153-256.

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