Macron au Salon de l’agriculture : les vaches et le prisonnier

Auteur(s)
Laurence Beneux, France-Soir
Publié le 27 février 2024 - 06:28
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Macron Salon de l'agriculture Laurence Beneux
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Christophe Petit Tesson / AFP
"L'interlocuteur m'a l'air un peu rustique, le genre agricole" (Robert Dalban à Lino Ventura, "Les Tontons Flingueurs")
Christophe Petit Tesson / AFP

REPORTAGE - C’est dans une ambiance de révolte et de chaos qu’Emmanuel Macron a inauguré le Salon de l’agriculture samedi dernier. Ses promesses, jugées insuffisantes, n’ont pas convaincu et les professionnels sont de surcroît sceptiques quant à leur application. Sa venue a été critiquée et le chef de l’État est largement tenu pour responsable du "bordel" qu’il a déploré.

 

"Qui aurait dit ce matin que 12 heures plus tard, on se retrouverait ici à continuer de travailler, d'avancer ?" s’est félicité, samedi dernier, Emmanuel Macron peu avant de quitter le Salon de l’agriculture vers 20 heures. Le matin de ce même jour, le chef de l’État avait inauguré, sous les huées, le salon préféré des français avec une heure et demi de retard.

Qui aurait cru effectivement, qu’après avoir déjeuné avec les représentants de deux fédérations agricoles, 31 ayant refusé son invitation, il passerait son après-midi à déambuler dans un Hall 4 fermé au public, avec des exposants, des accompagnateurs triés et un service de protection imposant et tendu, au grand mécontentement des agriculteurs mais aussi des visiteurs non-professionnels.

 "Putain, on a payé 16 euros", lance un jeune homme tenu à distance par une armée de CRS, résumant ainsi les protestations de nombreux visiteurs rassemblés devant le fameux hall dont l’entrée leur est interdite.

"Nous, on attend de pouvoir rejoindre notre stand", nous expliquent deux exposantes qui ont eu la mauvaise idée d’être à l’extérieur quand le cortège présidentiel a investi les lieux. Un stand au Salon de l’agriculture coûte environ 30 000 euros pour neuf jours d’exposition. Alors forcément, devoir attendre des heures, sous une pluie battante, de pouvoir le rejoindre, c’est agaçant. Que les visiteurs auxquels on souhaite présenter ses produits soient empêchés d’entrer, c’est contrariant aussi.

"Marseillaise" rageuse

Pourtant, la plupart des agriculteurs regardent les policiers avec une certaine bienveillance. "Ils font leur boulot, mais regardez, il y en a aucun qui a un casque. Vous pouvez aller discuter avec eux, ils sont sympas."

Dont acte. Effectivement, les policiers parlent avec sympathie de la foule qui attend de pouvoir entrer. "C’est les policiers en civil qui sont violents", s’exclame un visiteur. "Tout à l’heure, ils s’acharnaient à sept sur un type. Les autres, ils sont avec nous au fond. Ils en ont plein le cul eux aussi, mais le problème, c’est qu’ils vont se faire démolir s’ils nous laissent rentrer."

Un seul membre du groupe proteste : "A un moment, moi, je leur en veux parce que s’ils avaient une conscience patriotique, ils mettraient le bouclier à terre. Là, c’est le salon des agriculteurs. L’histoire est pleine de militaires qui, à un moment donné, ont posé leur fusil et se sont tournés vers le peuple. Eux, ils avaient de l’honneur."

Mais c’est Emmanuel Macron qui est principalement pointé du doigt par une foule qui entonne une Marseillaise rageuse.

 

"En 60 ans, on n’a jamais vu ça", entend-on s’exclamer. "Le Salon de l’agriculture, il est quand même aux paysans", protestent visiteurs et exposants.Ils sont nombreux, professionnels de l’agriculture ulcérés, à hurler régulièrement le slogan : "Ici, ici, c’est chez nous !"

 

"C’est le Salon de la honte", s’énerve un entrepreneur de travaux agricoles. "Si Macron vient et qu’il n’affronte pas les agriculteurs, eh bien, qu’il reste à l’Élysée. Là, c’est de la provocation ! De la provocation ! De toute façon, il ne sait faire que ça !"

Un représentant de la Coordination rurale (CR) du Lot-et-Garonne, que nous interrogeons, partage le même point de vue : "Il n’a pas bien fait de venir. On n’a pas besoin de lui, il ne nous écoute pas. Il s’en fout de ce qu’on dit, il s’en fout. Comme de tout d’ailleurs ! Vous vous rendez compte, les paysans sont dans la rue, on leur file 500 millions et puis on va filer 3 milliards à l’Ukraine."

Soulèvement dans l’air et beau parleur

"Oui, mais ça, c’est ‘l’économie de guerre’, renchérit un agriculteur de Loire-Atlantique, mais c’est pas nous qui la payons, l’économie de guerre tous les mois ?! Et en plus on nous envoie du poulet ukrainien qui est imbouffable ! Sans droits de douane ! Et nous, notre poulet ‘Label rouge’, on l’envoie aux Chinois et à la place, on leur prend des cochons qu’ils élèvent dans des tours où ils bouffent de l’aliment qui arrive de partout ! Du Brésil… ! Non, c’est pas possible…"

Il est aussi lourdement reproché à l’Élysée d’avoir invité Les Soulèvements de la Terre à venir débattre. Les dénégations du président à ce sujet n’ont pas convaincu.

"Si c’est pas lui, c’est son cabinet… Faut pas prendre les gens pour cons", s’indigne un producteur d’agriculture biologique. Tous les gens autour approuvent avec véhémence.

La tentative de faire porter le chapeau de ce début de salon perturbé au Rassemblement national ne passe pas non plus.

"Ça fait des semaines qu’on est dans la rue, des années qu’on dit que ça va pas", s’indignent des agriculteurs, "et lui, il dit qu’on est manipulé par le RN ?! D’ailleurs, Attal dit que le RN fait partie de l’arc républicain, Macron dit le contraire, et le lendemain, Attal veut discuter avec Marine Le Pen de l’agriculture… ! Alors, on est où là, on est où ?"

En résumé, exposants comme visiteurs accusent largement Emmanuel Macron d’être responsable du "bordel" que ce dernier a déploré.

Même une éleveuse de vaches, productrice de comté, qui estime que le président de la République a bien fait de venir (et il n’était pas facile d’en trouver une), lui reproche cependant de ne pas avoir agi et pris la parole plus tôt, "pour calmer les esprits". Elle affirme aussi son soutien aux autres agriculteurs plus en difficulté qu’elle, et craint que les promesses présidentielles ne suffisent pas et ne soient, de surcroît, pas tenues.

En effet, ce qui ressort aussi de tous les propos que nous avons entendus, c’est une immense défiance envers le monde politique en général — les oppositions étant accusées de ne pas jouer leur rôle ­— et la parole présidentielle en particulier. Emmanuel Macron est accusé d’être un beau parleur qui fait de la communication mais ne tient pas ses promesses.

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