De l’armement à la cobelligérance, le curseur se déplace

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Teresita Dussart, pour FranceSoir
Publié le 23 octobre 2022 - 19:20
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Zhakarova
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RUSSIAN FOREIGN MINISTRY / AFP
Ce jeudi, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a déclaré que les livraisons d’armes de l’Union européenne à l’Ukraine faisaient du bloc européen une "partie au conflit".
RUSSIAN FOREIGN MINISTRY / AFP

CHRONIQUE - Jeudi dernier, Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, revenait sur l’issue du sixième Groupe de contact sur la défense de l’Ukraine, groupe consultatif dit Ramstein, ayant eu lieu le 12 octobre dernier au siège de l’Otan à Bruxelles. Comme s’il avait fallu un peu de temps à Moscou pour digérer le saut en qualité d’une assistance militaire de l’Union européenne en passe de sortir du placard et de s’assumer comme force cobelligérante.

Le groupe Ramstein s’est créé en avril dernier à l’instigation du secrétaire d’État américain à la Défense, Lloyd J. Austin. Le but est de maintenir l’effort de guerre en faveur de l’Ukraine, au travers de réunions mensuelles. Chaque mois apporte son lot de nouvelles décisions tactiques et de nouvelles aides financières et militaires, dans le cadre d’une escalade de plus en plus nette vers un conflit international ouvert. Le groupe, n’étant pas placé explicitement sous les auspices de l'Otan, est moins connoté. C’est dans le cadre de ce format que les aides allemandes, par exemple, ont commencé à prendre une vraie proportion, tel que l’envoi des tanks antiaériens « Gepard ».

Le fait de créer une mission d’assistance avec des hommes en uniformes étrangers, sur le sol ukrainien, même en tant que formateur, lèverait les dernières pudeurs sur une stratégie militaire activement engagée dans le conflit russo-ukrainien depuis le début. Une aide systématiquement en faveur d’une des parties. Il ne s’est d’ailleurs jamais agi d’une assistance humanitaire ou d’appui, mais d’une assistance tactique dans la fourniture d’équipements, dans les éléments de langage offert à l’opinion publique, dans la guerre de l’information et au travers d’une censure de coupe martiale.

Selon la porte-parole russe, « les ministres des Affaires étrangères ont approuvé la création d’une mission d’assistance militaire en Ukraine. Elle sera déployée dans le cadre du mois qui vient, et dans deux ans, elle aura entraîné plus de 15 000 soldats ukrainiens, de divers niveaux de commandement. L’Union européenne alloue à peu près 107 millions pour cela, et sans l’ombre d’un doute, cela fait d’elle une partie du conflit. »

Outre l’officialisation pour la partie russe de l’entrée de l’Union européenne comme force cobelligérante, fait historique passé comme un timbre à la poste auprès de l’opinion publique, il est à noter que l'UE s'installe dans le long terme en Ukraine. Un mandat de deux ans, c’est un mandat qui n’obéit pas aux temps du conflit, ne cherche pas une issue par la négociation, mais plutôt une représentation pérenne aux frontières de la Russie. Sans surinterpréter, c’est exactement ce que l’Otan, soit les États-Unis et le Royaume-Uni, prétendent depuis 2014 et que l’Union européenne d'Ursula von der Leyen et Josep Borrell, sont en train de réaliser.

Au cours de la même conférence de presse, la fonctionnaire a établi une liste de l’arsenal livré par l’Occident à l’Ukraine, lequel est curieusement inférieur à ce que les Occidentaux eux-mêmes admettent. La traçabilité des fonds et des armes, entre les aides bilatérales, celle singulière des États-Unis, des groupes régionaux tels que l’UE, des institutions de Bretton Woods, des fondations et des aides privées, est intraçable depuis longtemps. Le sénateur républicain John Kennedy avait demandé en mai dernier la création d’un poste d’inspecteur général pour l’Ukraine, afin de mener des audits sur ces flux d’argent. Demande restée sans effet.

« Après toutes ces aides, les régimes [sic] de l’UE ont demandé à leurs citoyens de moins se laver et de se réchauffer eux-mêmes, car il n’était pas possible de s’occuper de leur confort en ce moment. Nous savons où est l’argent et les citoyens [de ces pays] le savent maintenant aussi ». Ces sacrifices énergétiques demandés aux citoyens européens proches aux conditions du temps de guerre, dont se gausse Zakharova, sont le résultat d’une politique qui fait l’impasse d’un débat sur la compatibilité entre assistance militaire et règles d’engagement. En droit international, il existe deux précédents. Celui de Nicaragua. L’aide fournie par les États-Unis aux Contra dans l’intervalle de 1983 à 1984, a été reconnu par la Court internationale de justice comme un acte de cobelligérance, même si ce n’était pas un conflit international. Les alliés des États-Unis au cours de l’invasion de l’Irak en 2003, sont reconnus comme cobelligérants, même lorsqu’ils ne sont pas engagés activement dans le conflit.

Jusqu’à présent, la Russie considérait comme objectif militaire les armes envoyées par l’Occident, explicitement labellisées comme armes tournées contre la Russie. La destruction de cet arsenal s’est toujours produite en territoire ukrainien, et jamais de manière préventive dans un pays tiers, au cours de sa circulation. La question est la suivante : que se passera-t-il lorsque ces armes viendront accompagnées d’unités occidentales au sol ? Une menace sous-jacente est celle de l’appauvrissement de l’arsenal militaire, équipementier et industriel européen au bénéfice de l’Ukraine, soit de la partie anglo-saxonne de l’Otan. 

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