"Nous marchons vers la guerre comme des somnambules", pour Henri Guaino

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FranceSoir
Publié le 17 mai 2022 - 18:36
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Henri Guaino, le 15 juin 2016 à l'Assemblée nationale
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PATRICK KOVARIK / AFP
"Faire aujourd’hui des concessions à la Russie, c’est se plier à la loi du plus fort. N’en faire aucune, c’est se plier à la loi du plus fou." Henri Guaino
PATRICK KOVARIK / AFP

Dans une tribune publiée dans le Figaro du vendredi 13 mai, Henri Guaino, l'ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy (2007-2012) et député UMP-LR (2012-2017), a développé une analyse remarquée de la guerre en Ukraine, mettant en garde à la lumière de l'histoire sur les risques d'un engrenage dont nous peinons à prendre la mesure. Une position qu'il a étayée sur Europe 1 ce matin, avançant que la France devrait mettre son veto à l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Otan.

De l'histoire, nous apprenons que nous n'en apprenons rien

C'est en se référant à 1914 qu'Henri Guaino explique comment la guerre survient alors que personne ne la souhaite ouvertement. Elle n'était pas davantage souhaitée au moment du traité de Versailles, à la sortie de la Grande guerre, personne ne voulait une nouvelle guerre mondiale encore plus meurtrière... qui surviendrait seulement 20 ans plus tard, mais dont on semait les germes.

Déroulant sa réflexion nourrie de nombreuses références historiques, Henri Guaino relève que "si la guerre froide n’a pas débouché sur la troisième guerre mondiale, c’est parce qu’aucun de ses protagonistes n’a jamais cherché à acculer l’autre. Dans les crises les plus graves chacun a fait en sorte que l’autre ait une porte de sortie. Aujourd’hui, au contraire, les États-Unis, et leurs alliés, veulent acculer la Russie."

Il expose le "tragique dilemme" auquel l'Occident est aujourd'hui confronté : "faire aujourd’hui des concessions à la Russie, c’est se plier à la loi du plus fort. N’en faire aucune, c’est se plier à la loi du plus fou."

L'agression russe est survenue dans un contexte mal apprécié par l'Occident, relève-t-il : "En étendant l’Otan à tous les anciens pays de l’Est jusqu’aux pays Baltes, en transformant l’Alliance atlantique en alliance anti-Russe, en repoussant les frontières de l’Union européenne jusqu’à celles de la Russie, les États-Unis et l’Union européenne ont réveillé chez les Russes le sentiment d’encerclement qui a été à l’origine de tant de guerres européennes." "L’Occident voit trop la nostalgie de l’URSS et pas assez, le slavophilisme, c’est-à-dire la Russie éternelle telle qu’elle se pense avec ses mythes."

Voir aussi : Sylvain Tesson, la "contrition" sur Poutine: "on n'a pas voulu voir qu'il y avait un satrape sous le tsar"

Acculer n'est pas la voie de la paix

Le conseiller à la Cour des comptes déplore que le durcissement des positions occidentales, notamment l'effort de guerre américain, risque de mettre de l'huile sur le feu : "cette guerre est, à travers l’Ukraine martyrisée, une guerre entre l’Occident et la Russie qui peut déboucher sur un affrontement direct par une escalade incontrôlée". Il craint que la politique des puissances occidentales s'avère inconséquente pour la paix dans le monde : "tout faire pour acculer la Russie, ce n’est pas sauver l’ordre mondial, c’est le dynamiter. Quand la Russie aura été chassée de toutes les instances internationales et que celles-ci se seront désintégrées comme la SDN au début des années 1930, que restera-t-il de l’ordre mondial ?"

"Où est la voix de la France", qui avait su se dresser pour dire non à la guerre en Irak, s'interroge-t-il. Il suggère que le manichéisme nous égare : "trouver un coupable nous conforte dans le bien-fondé de notre attitude, et dans le cas présent, nous en avons un tout désigné, un autocrate impitoyable, incarnation du mal. Mais le bien contre le mal, c’est l’esprit de croisade : ‘Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens.’ Au lieu de faire entendre sa voix pour éviter cette folie et arrêter les massacres, l’Union européenne emboîte le pas des États-Unis dans l’escalade de leur guerre par procuration. Mais que feront les Européens et les États-Unis au pied du mur de la guerre totale ?"

La tribune complète (Figaro, abonnés) : Henri Guaino: « Nous marchons vers la guerre comme des somnambules »

Humilier n'est pas la voix de la France... Et Zelensky le déplore

Ce texte fort (à lire en intégralité ci-dessus) sera-t-il entendu ? Y a-t-il encore une place pour la voie diplomatique, une "porte de sortie" pour la désescalade ? L'Élysée a laissé entendre ces derniers temps qu'il tentait de ménager une voie diplomatique. "La paix ne se construira pas dans l'humiliation de la Russie", a déclaré Emmanuel Macron à Strasbourg la semaine dernière.

Volodymyr Zelensky semble d'ailleurs le déplorer : il a taclé Emmanuel Macron vendredi - jour de parution de la tribune d'Henri Guaino - en relayant sur sa chaîne Telegram ses déclarations à la RAI. Au micro de la chaîne italiennne, le président ukrainien a jugé que son homologue français essayait "en vain" de dialoguer avec Vladimir Poutine, et qu’il n’était "pas correct" que le président français soit prêt à "faire des concessions diplomatiques" à la Russie, pour laquelle "il ne faut pas chercher une porte de sortie". "Je sais qu’il voulait obtenir des résultats dans la médiation entre la Russie et l’Ukraine, mais il n’en a pas eu", a-t-il ajouté : "jusqu’à ce que la Russie elle-même veuille et comprenne qu’elle a besoin [de la fin de la guerre], elle ne cherchera aucune issue". "Le temps de se mettre autour d'une table avec la Russie est terminé", "ce n'est plus possible". Volodymyr Zelensky n'a néanmoins pas fermé la porte à une rencontre avec Vladimir Poutine, "mais seulement avec lui, sans aucun médiateur".

Du côté de l'Élysée, on a répondu qu'Emmanuel Macron "n'a jamais rien discuté avec Vladimir Poutine sans l'accord du président Zelensky", et qu'il "a toujours dit que c’était aux Ukrainiens de décider des termes de leur négociation avec les Russes". 

Henri Guaino persiste et signe sur Europe 1

Invité ce matin de Sonia Mabrouk sur Europe 1, Henri Guaino a été interrogé sur sa tribune qui a connu un fort retentissement, et a réitéré ses propos, affichant de surcroît son scepticisme sur l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Otan.

"Je suis frappé par la rapidité de l'escalade depuis le début de la guerre [...] Il n'y a pas eu une initiative pour empêcher la guerre. Comme si, au fond, personne ne la voulait, tout le monde faisait tout pour qu'elle arrive, des deux côtés. Mais en tout cas, l'Occident, l'Europe, dont c'est le rôle à mes yeux, n'a rien proposé. Une fois que la guerre est entamée, on n'a toujours rien proposé." Relevant qu'Emmanuel Macron "dit des choses sensées sur ce sujet", il regrette qu'il "n'en tire aucune conséquence", à l'inverse de Nicolas Sarkozy, qui en 2008 lors d'une crise aux ressorts similaires en Géorgie, "prend un avion pour aller négocier - pas seulement parler !" sans demander l'avis de personne, et "revient avec un accord".

"Le mécanisme est toujours la même pour arriver jusqu'à la guerre", insiste-t-il, revenant sur son évocation de 1914, exemple presque "chimiquement pur" de l'engrenage, puis du traité de Versailles, funeste prémisse de la Seconde Guerre mondiale.

L'essayiste renouvelle aussi son alerte sur le risque du manichéisme qui fait courir à la "croisade" : "si vous êtes le bien, vous pouvez tout vous permettre. Et si chacune des parties considère qu'elle est le bien, elle peut tout se permettre. Donc on va au massacre." Son éloge de la politique, qui doit s'occuper de "la zone grise entre le mal et le bien", rejoint la mise en garde de Jürgen Habermas en Allemagne ("les Occidentaux doivent éviter les ‘dangereux coups de poker’"), relève Sonia Mabrouk. "La nuance n'est pas permise" et vous rend suspect de "poutinophilie", relance-t-elle, malgré des analyses comme celle de Maurice Gourdault-Montagne, ou d'Hubert Védrine - et Henri Guaino ajoute Dominique de Villepin à la liste des grandes voix qui prônent une diplomatie réaliste. "Il n'y a pas le choix, il faut se battre contre l'aveuglement, contre la radicalité, contre la caricature, contre la bêtise, aussi", répond-il vivement, rappelant que que "la morale, c'est vouloir les conséquences de ce qu'on veut", et taclant l'inconséquence des droits-de-l'hommistes : "dans ce cas, allez vous battre !".

Henri Guaino est un "camusien" de longue date, auteur de "Camus au Panthéon - Discours imaginaire" (Plon, 2013) dans lequel il imaginait la consécration nationale de son "grand homme". Au micro d'Europe 1, il se réfère aux "Justes", pièce dans laquelle Albert Camus suggère qu'on peut être convaincu de la justesse d'une cause si on est prêt à risquer sa propre vie pour elle : à défaut, votre conviction n'est pas "respectable", rappelle Henri Guaino.

Finlande et Suède dans l'Otan : et le veto ?

Le soutien d'Emmanuel Macron à l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Otan "n'est pas une erreur, c'est une faute". "On n'aurait jamais dû pratiquer la politique de la porte ouverte avec l'Otan. Jamais, l'Otan était une organisation dirigée contre l'Union soviétique, le pacte de Varsovie. On en a fait, hélas, une organisation antirusse. [...] Je ne suis pas sûr qu'elle menace directement la Russie, mais la Russie le perçoit comme comme une menace."

Voir aussi : Finlande et Suède dans l'Otan ? Des adhésions non issues du pacte de Varsovie, une première depuis longtemps

"Je pense que la France devrait mettre son veto" à ces entrées, pas "un veto sec", mais "dans le cadre d'une négociation sérieuse, d'un cessez-le-feu, d'une négociation sur la neutralisation de l'Ukraine, de la Géorgie, comme on l'a fait pour la Finlande très longtemps ou pour l'Autriche en 1955, qui n'est toujours pas dans l'OTAN, d'ailleurs". "Chaque pays a le droit de dire non", rappelle Henri Guaino.

Voir aussi : "Il fallait recréer une Russie adverse pour ne pas dissoudre l'OTAN" Général Diamantidis

"Ce qu'il faut, c'est sauver la paix, la paix en Europe et la paix mondiale [...] Il faut savoir qu'il y a un moment où ça échappe aux hommes. Donc il faut faire quelque chose avant que le processus ne nous échappe complètement, devienne incontrôlable." Sera-t-il entendu ?

 

L'entretien d'Henri Guaino sur Europe 1 :

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