Que signifie la démission d’Arestovitch, conseiller majeur de Zelensky  ? 

Auteur(s)
Jean Neige, pour FranceSoir
Publié le 11 février 2023 - 17:10
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Arestovitch
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Capture écran par photographie, chaîne YouTube O. Arestovitch
Arestovitch réalise une présentation sur sa propre chaîne YouTube.
Capture écran par photographie, chaîne YouTube O. Arestovitch

CHRONIQUE - Olekseï Arestovitch, le conseiller en communication stratégique de la présidence ukrainienne, a annoncé sa démission le 17 janvier 2023. En désaccord avec la parole officielle sur les raisons de la destruction par un missile d’un immeuble à Dnipro le 14 janvier dernier, une violente polémique déclenchée à ce sujet en Ukraine aura eu raison de lui. Déchargé désormais de ses fonctions qu’il occupait auprès de Zelensky depuis 2020, Arestovitch, visiblement libre de parole, critique comme jamais le pouvoir qu’il a servi. 

La veille de la démission d’Arestovitch, des députés ukrainiens réunis autour d’Olekseï Goncharenko avaient écrit au Service de sécurité d’Ukraine (SBU), le puissant et redouté service de sécurité ukrainien. Leur objectif ? Faire inculper le conseiller de la présidence pour haute trahison. Un genre d’inculpation qui mène à la condamnation de la personne visée : les relaxes sont quasi inexistantes dans de telles affaires, particulièrement celles liées au conflit impliquant la Russie. Les procureurs des régions de Donetsk et Lougansk me l’avaient bien signifié quand je travaillais dans le Donbass (ndlr : l'auteur de cette chronique, ancien fonctionnaire, a exercé le métier d’observateur international). 

Il y avait déjà un problème avec la justice ukrainienne d’avant-guerre. Mais en temps de conflit, la pression du résultat est encore plus forte. Arestovitch a donc senti que son temps “au sommet” était révolu. Dans sa courte lettre de démission, il a déclaré vouloir “montrer un exemple de comportement civilisé. Une erreur fondamentale (doit avoir pour conséquence) la démission”. Simplement, dans ce monde de propagande en temps de guerre, Arestovitch a manqué de prudence en livrant son analyse sans filtre. 

Un communicant stratège 

Dans son éditorial du 20 janvier, Slobodan Despot ne s’est pas trompé sur l’importance du rôle de spin doctor joué par le conseiller de Zelensky. Omniprésent dans les médias, Arestovitch était un des personnages incontournables de la communication et de la stratégie ukrainienne, depuis le début de l’intervention russe en Crimée. Rappelons qu’en 2019, il appelait de ses vœux, avec force et conviction, à une guerre avec la Russie, et soutenait le vote Zelensky pour que ce plan soit mis en œuvre.  

Depuis le début de l'offensive russe en Ukraine, Arestovitch est devenu l’invité vedette d’une émission quotidienne sur YouTube, Feygin LIVE, animée par Mark Feygin, un opposant russe en exil et ancien avocat d’Alexeï Navalny (autre opposant russe aujourd’hui en prison). Avec la guerre, cette émission a vu son nombre d’abonnés exploser : plus de deux millions aujourd’hui. Et Arestovitch a aussi sa propre chaîne YouTube personnelle, qui compte 1,69 million d’abonnés, et sur laquelle il republie toutes les interviews qu’il accorde.  

Le modèle est toujours le même. Soit Arestovitch parle seul, face caméra, soit il est interviewé par un interlocuteur complaisant. Visiblement, il ne fait jamais face à des contradicteurs. Ses interventions ont été régulièrement reprises sur les réseaux sociaux, notamment par les comptes pro-russes qui aimaient moquer son sens du “spin” ("qui tourne") et ses prédictions sur la victoire de l’Ukraine. Comme il s’exprime en russe avec Feygin, son auditoire se partage entre les deux pays actuellement en guerre.  

Force est de constater que l’homme a du charisme et un réel talent de communicant. Il sait manier la forme interrogative tel Socrate pour mieux convaincre. Sa voix douce a quelque chose de rassurant, voire d’hypnotisant, qui l’aide à faire passer parfois des propos très violents sur le fond, comme on a pu le voir avec son appel à la guerre de 2019.  

Un Homo sovieticus en recherche identitaire 

En fait, Arestovitch est un parfait exemple de la complexité de la société du temps de l’URSS. Né en Géorgie d’un père biélorusse et d’une mère russe, il émigre en Biélorussie soviétique et finalement en Ukraine. Comme beaucoup de Soviétiques, à la dissolution de l’URSS en 1991, il adopte la nationalité de la république où il vit, alors qu’il avait trois autres choix possibles. 

Il quitte ses études en biologie pour devenir acteur de théâtre. Il conduit des séminaires en psychologie, étudie la théologie, mais intègre aussi l’académie militaire d’Odessa, ce qui lui donne encore aujourd’hui un grade de lieutenant-colonel de réserve. Il travaillera pendant 11 ans pour l’équivalent de la DRM (Direction du Renseignement militaire) ukrainienne. Il servira même dans le Donbass entre 2018 et 2019, en tant qu’officier de renseignement.  

En résumé, Arestovitch est un éclectique, principalement porté sur l’analyse et la réflexion, et la communication. Parallèlement, il s’intéresse aussi à la politique. Il rejoint en 2005 "Fraternité", un parti confidentiel classé à l’extrême droite. Pendant cette période, il soutient le mouvement Eurasie, créé par Aleksandr Dugin, le philosophe russe (dont la fille a été assassinée en août dernier).   

Il s’exprime à l’époque contre l’intégration de l’Ukraine dans l’Otan et dans l’Union européenne (UE), ce qui surprend quand on sait qu’il est devenu par la suite un fervent partisan de cette même intégration dans l’Otan. Notamment dans cette interview de 2019 (citée plus haut), dans laquelle il préconise que l’Ukraine doive entrer en guerre avec la Russie afin de réaliser cet objectif. Comment a-t-il pu faire un tel grand écart ? Ce touche-à-tout semble s’être cherché pendant longtemps. Et il apparaît qu’il ne s’est toujours pas stabilisé. 

Une véritable rébellion par le verbe 

Quand on se focalise sur ses déclarations récentes, on constate qu’Arestovitch n’est pas vraiment en phase avec le modèle nationaliste bandériste qui domine de nos jours en Ukraine. En premier lieu, il défend la langue russe. Cela lui est reproché par les nationalistes. Ensuite, ces derniers mois, et plus particulièrement ces dernières semaines, il marque une inflexion critique, sans doute en réaction à la radicalisation interne de son pays et à la chasse aux traîtres qui s’y déroule. On peut aussi penser que l’attentat qui a coûté la vie à Daria Dugina, la fille du philosophe précitée aura pu l’affecter. Il aura pu se dire que les choses allaient trop loin.  

Voilà ce qui arrive quand on provoque les guerres. On sait comment les commencer, mais personne ne peut savoir comment elles vont finir ou comment elles vont évoluer. Une fois que les portes de l’enfer sont ouvertes, le pire de l’Homme s’exprime.  

Dans une récente interview, publiée notamment le 16 janvier par la chaîne Telegram FearlesJohn/Ukraine exposed, Arestovitch paraît déjà “se lâcher” complètement. L’interview intégrale dure deux heures. Elle a été publiée le 14 janvier sur la chaîne YouTube de la journaliste ukrainienne Raminae Shakzai, qui compte 1,3 million d’abonnés.  

Dans l’extrait publié et traduit, Arestovitch critique comme jamais le pouvoir qu’il a servi. Il dénonce la répression, les menaces et la stigmatisation généralisée contre les russophones d’Ukraine. Quand l’intervieweuse lui dit que “ces gens-là” peuvent aller en Russie, Arestovitch répond qu’ils peuvent aussi “amener la Russie en Ukraine”. Il ajoute que le gouvernement a une politique nationale et régionale très irraisonnable : “On dit que tous les Russes sont mauvais, et qu’il n’y a pas de bons Russes. Mais comment les gens d’origine russe ou les russophones en Ukraine entendent-ils cela ?” Il faut rappeler que la mère d’Arestovitch est russe. De fait, il parle aussi de lui, de son histoire. 

Afin d'illustrer ce que peuvent vivre des millions de personnes, Arestovitch décrit alors le cas "typique" du russophone d’Ukraine dont le frère ou le cousin, tout aussi russophone, serait mort sur le front, par exemple près de Bakhmut, pour défendre son pays. Ce même citoyen, en lisant les commentaires méprisants des Ukrainiens ukrainophones contre les russophones d’Ukraine pourrait littéralement se dire qu’il "emm**** ce pays", parce que ces Ukrainiens se comportent comme des "co****** finis" avec leurs propres concitoyens... Et comme il n’a nulle part où aller, il reste en Ukraine, mais en tant qu’opposant silencieux. Sauf que là, Arestovitch devient son porte-parole. Encore une fois, et s'il parlait de lui-même, à travers l'exemple de cet Ukrainien russophone qui se sent méprisé par ses propres concitoyens... et qui pourrait un jour basculer et soutenir la Russie ? À l’écouter, on sent vraiment que c’est possible. 

La guerre et la sphère religieuse 

Arestovitch dénonce ensuite le fait que Zelensky a déclaré la guerre à la Chrétienté, le jour où le SBU a pénétré dans le monastère de Kiev-Pechersk Lavra et d’autres édifices religieux pour faire la chasse au clergé de l’Église orthodoxe ukrainienne qui - comme son nom ne l’indique pas - dépendait du Patriarcat de Moscou jusqu’au mois de mai 2022, avant qu’elle ne rompe ses liens officiellement. Cela n’a pas empêché Zelensky de faire perquisitionner par le SBU à partir du 22 décembre au moins 19 monastères, cathédrales et églises, à la recherche d’agents de Moscou. 

Arestovitch ajoute que l’État semble désormais considérer “six millions d’Ukrainiens” (a priori ceux encore affiliés à cette Église) comme des “agents russes et des salopards”. Le mot qu’il utilise pour qualifier ceux qui ont fait passer ces lois contre l’Église orthodoxe ukrainienne est censuré par l’émission. Puis il déclare que “quand un citoyen sait que l’État va le punir parce qu’il communique dans la langue de sa mère”, (comment ne pas penser qu’il parle encore de lui-même ?), il ne sera “jamais complètement loyal vis-à-vis de cet État”.   

Et il conclut en disant que “si l’État veut tuer ces citoyens par balles, il ne tiendra pas le territoire”. Arestovitch semble ici reconnaître le fait que des exécutions sommaires de civils russophones ont bien lieu (nous y reviendrons dans une prochaine chronique). Ironie de l’histoire, et symptôme de l’Ukraine en guerre, l’interview est coupée par une panne d’électricité. 

Il faut bien peser le poids de cette interview. Elle représente un défi ouvert lancé à Zelensky et à ceux qui l’entourent. Le conseiller s’est rebellé. Il menace presque de passer à l’ennemi russe si le gouvernement persiste et s’enfonce dans la voie répressive bandériste suicidaire. 

Malgré tout, d’après l’un de mes contacts ukrainiens, même s’il est critique sur bien des aspects, Arestovitch semble rester fidèle à l’Ukraine. L’homme montre son habileté et sa grande intelligence : il parvient à critiquer ouvertement le pouvoir, tout en faisant “allégeance” au pays sur certains points clefs. Cela lui permet jusqu’à aujourd’hui d’éviter d’être directement poursuivi comme un ennemi de l’Ukraine.  Mais il semble être sur le fil du rasoir. 

Devenu un ennemi de l’Ukraine 

Car l’Ukraine en guerre fonctionne de plus en plus comme une dictature où toute dissonance est considérée comme une trahison. Dans ce contexte, Arestovitch, de par son statut, faisait un peu office d’exception. Mais celui qui il y a encore quelques mois envisageait de se présenter à terme à la présidence a fini par se retrouver en décalage trop important avec le contexte. Certains attendaient sans doute son premier faux pas pour le pousser à la démission. Mais ses détracteurs vont-ils s’arrêter là ?  

Dès le jour où il a annoncé avoir cessé ses fonctions officielles, Arestovitch était déjà inscrit sur le site Myrotvorets, de sinistre réputation, qui recense les ennemis de l’Ukraine. La chute du conseiller est scellée. Comme les révolutions, les guerres dévorent leurs enfants. Pour parfaire l’humiliation, le site a choisi une photo de lui déguisé en femme pour illustrer sa page, accompagnée d’une longue liste d’impressions d’écrans qui reprennent ses déclarations controversées. Il semble qu’Arestovitch avait déjà un dossier en cours chez Myrotvorets, vu la rapidité avec laquelle ce dossier à charge a été publié... Il avait donc déjà commencé à agacer les Ukrainiens les plus radicaux.  

Dans l’une de ces captures d’écran, datant de 2017, Arestovitch avoue avoir beaucoup menti depuis le printemps 2014, soit depuis le début de la guerre, selon deux axes principaux : la création d’un glorieux discours patriotique sur l’avenir de l’Ukraine, et “une propagande noire contre la Fédération de Russie.” Qu’est-ce qui pouvait bien motiver Arestovitch à avouer avoir menti ? Sa conscience ?  

Outre cette confession, Myrotvorets reproche à Arestovitch d’avoir soutenu l’idée de donner la citoyenneté ukrainienne à des opposants russes, d’avoir critiqué la gouvernance de l’Ukraine, notamment la diabolisation de la langue russe, d’avoir déclaré que culture et sport devaient rester en dehors du conflit, d’être un homosexuel non assumé (bien qu’il soit marié avec trois enfants), de s’être exprimé en 2005 contre la “révolution orange”, et d’avoir eu des accointances avec l’idéologue russe Aleksandr Dugin, avant de montrer un changement radical de discours en 2008.  

Ce passé plein de contradictions n’avait pas empêché Arestovitch d’accéder à ses hautes fonctions, grâce à son sens de l’analyse stratégique et à ses talents de communicant, qui incluent cette capacité à mentir et à manipuler. En fait, beaucoup de politiciens ukrainiens sont de purs opportunistes : ils épousent les idéaux du moment pour promouvoir leur carrière. On peut retrouver des déclarations passées de Zelensky dans lesquelles il défend la langue russe. De même pour Gonrachenko, le député de la région d’Odessa qui appartenait jusqu’à 2014 au Parti des régions du président pro-russe Vitkor Yanukovitch. Aujourd’hui, celui-là montre tout son zèle à soutenir le nationalisme ukrainien, notamment en s’attaquant à Arestovitch.  

Risque-t-il sa vie ? 

D’après certains, la vie de ce dernier est en danger. Le conseiller déchu en sait sans doute trop. En théorie, il ne devrait pas avoir le droit de quitter le territoire, comme tous les hommes âgés entre 18 et 60 ans, loi martiale oblige. Menacé par cette possible inculpation pour haute trahison, si Arestovitch veut continuer à exercer son rôle de commentateur indépendant, il devra être très prudent.  

La chaine Telegram pro-russe Slavyangrad écrit ceci à son encontre : ”Arestovich n'a maintenant plus beaucoup de liberté de manœuvre. En tant que témoin et probablement instigateur de nombreux méfaits de Kiev, il doit choisir judicieusement. Ce genre de personne ne s’échappe pas librement dans des situations comme celle-ci.  Soit il sera tué à Kiev ou dans une autre ville ukrainienne, soit il sera mobilisé et envoyé au front comme un ‘vrai patriote’. Il ne vivra pas longtemps dans les deux cas. Il pourrait essayer de s'enfuir en Europe. Kiev, ou le service de renseignement d’un autre pays, le retrouvera.  C'est un témoin tellement en vue qu'il ne sera certainement pas autorisé à parler. Quoi qu'il choisisse, c'est un homme mort. La seule chance de survivre se trouve à Moscou. Voyons s'il est assez intelligent pour comprendre cela.” 

Le 18 janvier, le Wall Street Journal a confirmé que Denis Kireyev, un négociateur ukrainien avec les Russes, avait bien été exécuté par le SBU, le 2 mars 2022, d’une balle dans la tête. Le SBU l’accusait d’être un espion russe. L’accusé n’a pas eu droit à un procès. Le risque est donc réel d’être assassiné en Ukraine quand on a travaillé sur des sujets sensibles pour le gouvernement, surtout lorsqu’on donne des signes éventuels de duplicité.  

La mort, toujours le 18 janvier, du ministre de l’Intérieur ukrainien Denis Monastyrskyi, dans ce qui est présenté comme un accident d’hélicoptère, a fait courir de nombreuses rumeurs sur les réseaux sociaux. On parle d’assassinat, de missile Stinger ayant abattu l’appareil, de règlement de comptes avec le GUR, le renseignement militaire ukrainien. On parle de la manne financière de la revente d’armements occidentaux par le même GUR, qui attirerait les convoitises, avec le ministère de l’Intérieur qui aurait menacé de dévoiler ces combines s’il ne recevait pas sa part.  

Exemples de corruptions 

Cela n’aurait rien d’étonnant en Ukraine. Un scandale de corruption similaire avait éclaté lors de la fin de la présidence de Porochenko, faisant plonger ce dernier dans les sondages. Un autre scandale de surfacturation de commandes pour le ministère de la Défense vient de contraindre quatre vice-ministres ainsi que plusieurs hauts fonctionnaires à la démission.  

J’ai personnellement assisté dans le Donbass, à Bakhmut, à un procès contre des militaires ukrainiens accusés d’avoir tué des officiers de leur propre armée dans un attentat à la bombe. La raison ? Ces derniers enquêtaient sur une affaire de contrebande avec les séparatistes, leurs ennemis. Tout est possible dans ce pays ultra-corrompu qu’est l’Ukraine.  

Certains voient dans cet étrange crash d’hélicoptère, qui fait suite à la démission d’Arestovitch, avant le scandale de corruption qui a suivi, la déliquescence du pouvoir ukrainien. Et en même temps, la dynamique sur le front semble à nouveau s’inverser, à son désavantage, comme on l’a vu à Soledar. 

Si on peut assassiner le ministre de l’Intérieur et son adjoint (ce qui n’est pour l’instant qu’une rumeur) pourquoi pas d’autres officiels ou anciens officiels ? Zelensky a eu une drôle de réaction à l’annonce de la nouvelle du crash de l’hélicoptère Superpuma, de fabrication française.  

Pour lui ce n’est pas un accident qui a tué le ministre et sa suite... C’est la guerre. “Il n’y a plus d’accidents. Tout est la conséquence de la guerre commencée par les Russes”. Est-ce qu’il commence à craquer ? Est-ce une manière de parler de choses indicibles, de règlements de compte en sous-main, de la guerre qui déchaîne les passions et alimente la corruption, mais que tout cela serait due dans le fond à ceux qui ont déclenché la guerre ? 

Zelensky n’a curieusement pas dit un mot sur l’enquête. Pour sa part, Arestovitch a évoqué “des chamailleries internes” pour expliquer le mort du ministre. Voilà qui semble indiquer qu’il en sait bien plus qu’il n’en dit et qu’il ne s’agirait pas d’un accident. Il en profite pour ajouter que c’est à cause de ce genre de “chamaillerie” que l’Ukraine risque de perdre la guerre. Plaide-t-il aussi pour sauver sa tête, au sens propre ? 

Et maintenant, que va-t-il faire ? 

En ces temps troublés, sans doute décisifs pour l’Ukraine, que peut faire un homme aussi intelligent et doué qu’Arestovitch - mais aussi ambigu, caméléon de la politique - de tout son temps ? Force est de constater qu’il s’exprime toujours autant. Et sans filtre. Les émissions avec Feygin du 17 janvier et du 18 janvier, après sa démission, ont fait 1,7 million de vues chacune, soit un nombre équivalent aux précédentes émissions. Arestovitch n’a pas perdu ses fans.  

Mais quelle est aujourd’hui sa ligne politique ? Va-t-il pouvoir critiquer le gouvernement à sa guise ? Va-t-il continuer de clamer que la victoire finale de l’Ukraine est certaine ? Va-t-il un jour soutenir l’idée de négocier avec la Russie ou soutenir la guerre jusqu’au dernier Ukrainien? Ne sait-il pas que tout se décide à Washington ? Alors qu’une nouvelle loi sur les médias, signée par Zelensky le 29 décembre dernier, autorise le gouvernement à fermer n’importe quel média selon son bon vouloir, sans décision de justice, va-t-on laisser Arestovitch parler librement ?  

Sur la chaine Telegram Ukraina.ru, qui compte plus de 216 000 abonnés, un journaliste souligne que “tout autre leader d’opinion en Ukraine aurait été au minimum retiré de la sphère médiatique”, et s’interroge sur les raisons pour lesquelles Arestovitch s’exprime avec autant de liberté. L’interview est diffusée le 18 janvier, mais il n’est pas certain qu’elle ait été enregistrée après la démission du conseiller de la présidence. Vers la sixième minute de l’interview, l’invité, Vasily Prozorov, un ancien cadre du SBU passé côté russe, suggère que Arestovitch serait peut-être protégé par les Occidentaux. Ces derniers pourraient le garder en réserve pour remplacer Zelensky en cas de besoin et récupérer les faveurs et les votes de la minorité russophone encore en Ukraine.   

“Très peu probable que nous gagnerons la guerre” 

Dans une interview publiée sur sa chaîne YouTube le 20 janvier, Arestovitch a déclaré la chose suivante : “Je suis maintenant une personne sans responsabilité officielle. Je peux dire ce que je veux.  Si tout le monde pense qu’il est certain que nous gagnerons la guerre, c’est très peu probable.” 

Changement radical de discours, donc, pour un de ceux qui ne cessait d’annoncer la victoire et qui a souhaité cette guerre. Va-t-il un jour faire son mea culpa public ? Est-il en train de préparer l’avenir ? De retourner sa veste ? Suite à une autre critique de Zelensky, en l’occurrence pas authentifiée avec certitude, certains commentateurs sur Telegram disent que les gens aiment les histoires de rédemption, et que Arestovich pourrait en être une belle illustration.  

Erwan Castel, sur Telegram, suggère même qu’au rythme des critiques quasi-quotidiennes qu’Arestovitch se permet sur le président et le gouvernement qu’il a servi, que son “éviction” pourrait devenir la plus grave erreur de Zelensky.  Arestovitch  en en effet analysé la personnalité de son ancien patron en des termes peu flatteurs. Usant de ses connaissances en psychologie, il décrit le président de l’Ukraine comme un homme ayant “une piètre estime lui-même (ndla : aussi traduit par ‘petite vanité’) et la peur”, ajoutant qu’entre l’homme privé et l’homme public, il y a comme un dédoublement de la personnalité, puisque dans les médias, il projette une tout autre image, en bon acteur qu’il est.  

Arestovitch est aussi revenu sur ce qu’il considère comme la violation de l’article 10 de la Constitution de l’Ukraine (censé protéger la langue russe), par l’université de Kiev qui a décidé de bannir cette dernière. Un quart des habitants de la ville étaient russophones de naissance d’après le recensement de 2001, quand tous ceux qui déclaraient parler le sourjik, sorte mélange de russe et d’ukrainien, représentaient 15% des Ukrainiens dans le centre de l’Ukraine.  

La guerre jusqu’au dernier Ukrainien ? 

Une des récentes critiques les plus fines et les plus intéressantes d’Arestovitch concerne l’hymne ukrainien, plus particulièrement cette phrase : “Nous donnerons notre âme et notre corps pour la liberté”. Voilà qui rappelle le bandérisme, un mouvement politique qui a consisté en une guerre sans fin, et pour qui “liberté” signifiait aussi l’épuration ethnique à l’intérieur des frontières. Cette phrase peut aussi expliquer la détermination farouche des Ukrainiens les plus nationalistes à se battre jusqu’à la mort sur le front. Les mêmes admirent souvent la culture viking, le culte des guerriers qui, s’ils meurent au combat, pourront festoyer au Valhalla, l’au-delà Viking, aux côtés d’Odin et de Thor.  

Les portraits géants de ces deux figures mythiques ornaient le gymnase de la base d’Azov à Marioupol-Est, comme j’ai pu en être témoin. En 2014, certains nationalistes, qui revendiquaient l’héritage culturel viking étaient connus pour se faire tatouer “Valhalla” sur le corps. On n’est pas éloigné de l’univers mental des djihadistes persuadés de rejoindre le paradis s’ils meurent en combattant pour le djihad.   

Arestovitch interprète donc cette phrase de l’hymne national - que tous les écoliers du pays sont sommés d’apprendre par cœur - comme un appel à se battre jusqu’au dernier Ukrainien. Il précise que cette mentalité, combinée aux querelles intestines des cercles du pouvoir, peut mener tous les Ukrainiens à s’entretuer.  

On pense alors à la mort toujours mystérieuse du ministre de l’Intérieur, mentionnée plus haut. L’ancien conseiller prévient que ce “trou noir de l'inconscient collectif ukrainien”, cette sorte de fanatisme collectif de beaucoup que j’ai pu moi-même observer, cette incapacité à accepter le compromis, peut mener l’Ukraine à une “catastrophe nationale !”.  

Mais ce qu’il énonce s’applique aussi à ce qui est une guerre civile dans le Donbass, qui sévit depuis 2014, avec un coup de main des Russes. Même s’il ne semble pas l’évoquer, le même principe qu’il présente peut s’appliquer tout à fait à la guerre actuelle contre la Russie. Alors qu’il ne croit plus lui-même à la probabilité de la victoire de l’Ukraine sur son grand voisin, si les Ukrainiens appliquent leur hymne à la lettre sans chercher de compromis, ils mourront jusqu’au dernier, et iront encore plus vite alors, tristement, tragiquement, vers cette catastrophe nationale. 

Comme l’écrit Donbass-Insider, “la suite des événements pourrait être intéressante, si Arestovitch décide (alors que toute opposition politique réelle est interdite...) de continuer son auto-promotion sur le plan politique, auprès des Ukrainiens qui selon lui ont "du gaz à la place du cerveau.” 

Ce n’est donc peut-être pas le moment d’enterrer Arestovitch, mais au contraire de garder un œil sur lui, car l’homme sort du lot, ne laisse personne indifférent, et a déjà annoncé des ambitions politiques au plus haut niveau, bien qu’il ait aussi déjà vertement critiqué le peuple ukrainien qu’il se verrait bien diriger malgré tout, ce qui n’est pas la moindre des contradictions de cet ancien conseiller de la présidence. 

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