Retour sur les allégations de crimes de guerre russes en Ukraine: la gare de Kramatorsk (4/6)

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Jean Neige, pour FranceSoir
Publié le 08 septembre 2022 - 19:35
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Personnes tuées dans l'attaque de la gare de Kramatorsk
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FADEL SENNA / AFP
Personnes tuées dans l'attaque de la gare de Kramatorsk
FADEL SENNA / AFP

CHRONIQUE - Le 8 avril 2022, vers 10 h 30, un missile à sous-munitions tombe sur la gare de Kramatorsk alors que l’esplanade était pleine de monde. Le bilan fait état de 57 morts et près de 300 blessés, dont des femmes et des enfants qui étaient sur le point d’évacuer la ville.

Je précise que je connais très bien cette gare, pour l’avoir emprunté des dizaines de fois, ce qui me permet de me repérer aisément avec les photos publiées.

Cui bono ?

Dès le départ, j'étais à nouveau très sceptique sur cet autre « crime de guerre » imputé aux Russes, après avoir posé des questions de bon sens, des questions que les gens trop impliqués émotionnellement ne posent jamais, des questions que les journalistes occidentaux ne posent jamais. Pourquoi les Russes ou la République Populaire de Donetsk (RPD) bombarderaient-ils une gare en pleine journée, alors qu'on savait qu'une évacuation spéciale était prévue, avec des trains gratuits ? Pourquoi essaieraient-ils d'empêcher les gens de quitter la ville, alors que sept jours auparavant, ils conseillaient publiquement aux civils de le faire au moment où ils le pouvaient afin de ne pas servir de boucliers humains  ? Et surtout, pourquoi diable bombarderaient-ils leur propre peuple ? Parce que la RPD considère ces gens comme les leurs (certains soldats de la RPD sont de Kramatorsk qui fut la deuxième ville initialement conquise par la RPD en avril 2014). C’est d’ailleurs ce qu’a exprimé le chef de la RPD, Denis Pouchiline, juste après le drame : «Malheureusement, je dois déclarer que ce n'est pas la dernière provocation de la part du régime ukrainien — nous devons attendre, nous préparer et, si possible, contrecarrer de tels crimes de guerre de la part du régime de Kyiv . (…) Des gens meurent — ce sont nos gens (notre peuple). C'est notre conviction profonde et notre sentiment. Le régime de Kyiv ne considère pas ces personnes comme les siennes. Et, il fera n'importe quoi. »

En quoi bombarder leur propre peuple à Kramatorsk aiderait-il donc la cause des séparatistes ? Ou celle des Russes ? Cela n'avait aucun sens, à moins d'accepter la proposition simpliste et souvent absurde que « les Russes sont de simples barbares sans aucun respect pour la vie, pas même pour leurs alliés, et qu’il ne faut pas chercher de sens à ce qu’ils font parce que ce que ce sont des fous criminels sanguinaires toujours à l’affut de la moindre opportunité de faire le mal pour le mal ». Je vois ce genre de commentaire sur Twitter. Or, ayant travaillé avec beaucoup de Russes, en Bosnie-Herzégovine comme en Ukraine, sans être pro, ni antirusse, je ne crois pas une seconde à ces caricatures malveillantes. Mais un journal comme Le Figaro, que je lis régulièrement, se réfère toujours à cet incident de Kramatorsk comme étant un bombardement russe, sans aucune preuve. En voyant comment cet événement a de nouveau été exploité dans les médias du monde occidental tout entier, il était clair que si un pays a bénéficié de ce drame, c’est l'Ukraine qui voyait une autre raison de diaboliser la Russie et d’exiger toujours plus d’armes de l'Occident et de sanctions contre l’envahisseur barbare. En passant, bombarder la gare pouvait dissuader les gens de quitter la ville pour les garder en tant que boucliers humains, comme à Marioupol, ce qu’ont dénoncé les Russes à plusieurs reprises, vidéos et témoignages à l’appui. Si tous les Ukrainiens ne partagent pas ce point de vue, l’expérience de Marioupol semble montrer que c’était ainsi que pensaient les plus nationalistes des soldats ukrainiens.

L’enquête

Il restait à examiner les faits disponibles pour confirmer, ou infirmer, les hypothèses auxquelles chacun peut parvenir sur la base du « Cui bono ».  Outre mes propres recherches, je me suis pour cela appuyé essentiellement sur trois sources. L’analyse de l’Américain Scott Ritter, et les approches pro-ukrainiennes de VoxUkraine.org et Counter Intelligence Team (CIT), un collectif qui se présente comme des opposants Russes en exil.

À propos de Scott Ritter

Scott Ritter est ancien inspecteur en chef des armements (Chief Weapon Inspector) de l'ONU en Irak, avec l’UNSCOM, et ancien inspecteur des armements dans les dernières années de l’URSS. Il a partagé une analyse très intéressante de cet événement à la fois dans un article et dans plusieurs interviews. L’homme sait de quoi il parle quand il évoque les missiles de conception soviétique. Il est un des experts mondiaux sur la question. Je conseille vivement d’écouter des interviews de Scott Ritter. Sa compétence, son bon sens, sa probité intellectuelle et même son humanité font peu de doute. Ces qualités lui ont valu de rompre avec le gouvernement de son propre pays, les États-Unis, qui cherchait selon lui à interférer dans le travail de l’UNSCOM pour trouver le prétexte à un changement de régime en Irak. Les faits ultérieurs lui ont donné raison. L’homme sait aussi de quoi il parle quand on évoque les tentatives de manipulation américaine sur la scène internationale. Il l’a vécu intimement et cela lui a coûté sa carrière. Outre la censure, les tentatives de dénigrement de sa personne continuent, comme on peut le voir dans cet article de Newsweek.

Le type de missile, le Tochka-U

Il est certain que l’Ukraine possède ce type de missile, qu’elle avait déjà tiré selon toute vraisemblance sur la ville de Donetsk, le 14 mars, faisant plus de 20 morts, mais aussi sur les environs de Melitopol, le 18 mars, avec juste des dégâts matériels, notamment sur une maison au toit fin qui prit feu. D’autres missiles similaires ont été tirés auparavant. À noter que sur Wikipédia, on apprend que les Ukrainiens ont accusé les Russes d’avoir bombardé Donetsk pour faire diversion de leurs propres « massacres ». Pour quel public les Russes auraient-ils fait cela ? Le bombardement est passé quasi inaperçu en Ukraine et dans les médias occidentaux. Et les Russes ont-ils besoin de créer de telles mascarades pour obtenir le soutien de leur propre peuple ?  

En revanche, la Russie, qui possédait ces mêmes missiles, affirme les avoir retirés du service en 2019. Les pro-Ukrainiens nient cela en arguant que ces mêmes missiles ont été vus en Biélorussie en mars. Une vidéo qui daterait, selon les dires, du 30 mars refit surface, montrant un convoi militaire roulant sur une route en Biélorussie, avec huit camions semblant être des transports de missiles Tochka-U. Le détail qui attribuait ce convoi aux Russes est que plusieurs véhicules d’escorte avaient la lettre V inscrite à l’arrière, comme une partie des troupes d’invasion russe à partir du février.

Mais la Russie répond que les missiles photographiés appartenaient à l’armée biélorusse. Et des sources pro-russes prétendent que les lettres V et Z étaient déjà utilisées lors de l’exercice en Biélorussie en février 2022, et que donc cela ne prouverait rien. WaronFakes précise que « les troupes russes n’utilisent pas ces missiles dans l’opération spéciale », formulation nuancée qui n’exclue pas qu’il y ait des Tochka-U encore en service dans l’armée russe ou stockés quelque part. De fait, je n’ai trouvé aucune photo ou article montrant un résidu de missile Tochka-U en Ukraine attribué aux Russes, si ce n’est celui abattu au-dessus de Donesk le 14 mars que les Ukrainiens disent avoir été tiré par les Russes, ce qui est loin d’être évident, ni même crédible. Si les Russes avaient précédemment tiré ces missiles sur les zones contrôlées par l’armée ukrainienne, tous les comptes sociaux au service de la cause pro-ukrainienne se seraient fait une joie d’en publier les preuves.

Un de ces relais de la cause de Kiev est le compte Twitter italien OSINT-I@OSINTI1. OSINT veut dire Open Source Intelligence en langage militaire, un nom dont on pourrait croire qu’il émane directement de l’armée italienne, bref de l’OTAN. La vitesse avec laquelle les vidéos ont fait surface sur ce compte, une heure après l'attentat, peut interroger (il y a une heure de décalage avec l’Ukraine). C’est une technique des services de renseignements anglo-saxons que de faire passer des informations par des sources étrangères, comme cela a été révélé par l’enquête sur l’ancien projet MockingBird de la CIA, ou les révélations de Scott Ritter ou encore celle du journaliste allemand Udo Ulfkotte.

Ce compte italien a réagi très rapidement à la nouvelle du bombardement du 8 avril et a insisté dans ses tweets sur le fait que la Russie possédait ces missiles Tochka-U dans son arsenal pour leur attribuer la responsabilité de l’attaque. Dès 10 h 53, un premier tweet montre des Tochka-U sans marquage en Biélorussie. Un autre tweet à 11 h 40 montre que des Tochka-U avec la lettre V sont sur un train dans un endroit non identifié. Un autre tweet, envoyé à 12 h 54, indique que des Tochka-U sont encore en Biélorussie le 5 mars, sans marquage ; le commentaire qui accompagne l'image extrapole sur le fait que les Russes n’ont plus de missiles Iskander et que par conséquent, ils envoient des Tochka-U. Au passage, ils n’ont cessé de tirer des Iskander jusqu’à aujourd’hui.

Depuis le 10 juillet, des Tochka-U sont apparus dans le Donbass, et à Melitopol. Cette fois, il semble bien que la Russie ait choisi de les sortir des stocks et de les utiliser officiellement. Même les comptes pro-russes le reconnaissent.

Pourquoi la Russie mentirait-elle sur le fait que les Tochka-U ne font plus partie de son arsenal officiel ? Tentative maladroite et hâtive de se disculper ?

Mais, là n’est pas l’essentiel. Même si la Russie dispose encore de ces missiles, pourquoi aurait-elle bombardé la gare de Kramatorsk ce jour-là ?

Un argument qui ne rend pas l’hypothèse totalement absurde est que ce même jour, le ministère russe de la Défense avait annoncé que l’armée russe avait détruit avec des « missiles de haute précision », « des armements et d’autres équipements militaires dans les gares de Pokrovsk, Sloviansk et Barvinkove ». Le Monde fait remarquer que toutes ces localités se situent non loin de Kramatorsk. Mais Sloviansk, la ville la plus proche, se trouve à 12 kilomètres de Kramatorsk. Cela dépasse largement la marge d’erreur des missiles de haute précision. Bizarrement, rien n’a fait surface dans la presse concernant ces autres bombardements, ce qui laisserait penser que des civils n’ont pas été touchés dans ces gares, ou que des équipements militaires ont bien été atteints. Il demeure que ni l’armée russe, ni la RPD, n’ont jamais reconnu ni revendiqué avoir bombardé la gare de Kramatorsk.

Par ailleurs, un missile à sous-munitions qui transporte l’équivalent de dizaines de grenades à main, est fait pour tuer des êtres humains à découvert sur un large périmètre, pas pour détruire des armements. Les photos du site de la gare démontrent cela. Il y a très peu de dégâts matériels. Les véhicules prennent feu si un éclat pénètre le réservoir, mais c’est tout. Les Russes n’ont certainement pas tiré ce genre de missile à sous-munitions sur les autres gares si le but était de détruire des armements. Cela aurait été absurde du point de vue militaire.

Pour les Russes, le but du bombardement de la gare par l’Ukraine, outre de pouvoir blâmer la Russie d’un nouveau crime de guerre abject, était de « perturber l’évacuation massive des résidents afin de pouvoir les garder comme boucliers humains pour défendre les positions des Forces Armées Ukrainiennes (FAU). » VoxUkraine répond à cela que les autorités ukrainiennes avaient de manière répétée appelé les civils à évacuer la zone des hostilités pour ne pas interférer avec les FAU. Mais, ces appels officiels, ne serait-ce que pour maintenir les apparences, ne sont pas incompatibles avec l’idée perverse d’une frappe qui ferait d’autant plus de victimes. Par ailleurs, ceux qui relaient les appels à l’évacuation, possiblement de bonne foi, et ceux qui tirent, ne sont sans doute pas les mêmes.

La direction du tir

Au-delà de savoir si la Russie possède ou non ces missiles et de comprendre quel intérêt elle aurait eu à bombarder la gare, la question la plus importante, la plus factuelle, est la direction estimée du tir sur la base des indices matériels. Dans tous les incidents de bombardements, c’était le point le plus important à déterminer pour l’OSCE lors des études d’impacts dans le Donbass. Il est intéressant de noter que cette question a largement été laissée de côté par la presse mainstream ukrainienne et occidentale. 

Or, Scott Ritter nous apprend un élément essentiel sur ces missiles à sous-munitions comme les Tochka-U. La queue du missile tombe en arrière des charges explosives, ce qui parait logique. Et, cela aide à déterminer la provenance du missile. Ainsi, les éléments cartographiés permettent de définir où sont les victimes par rapport au missile. Voir schéma ci-dessous :

Cartographie permettant de définir où sont les victimes par rapport aux missiles
Cartographie permettant de définir où sont les victimes par rapport aux missiles. 
Schéma réalisé par Jean Neige sur un fond d'image de GoogleMap

On constate les plus lourds dégâts dans l’axe de la queue du missile, mais également un peu plus sur la droite. À noter que l’axe de la queue du missile est estimé sur la base de photos, mais n’est pas forcément très précis à quelques degrés près. La plupart des victimes étaient sur le quai. C’est là que les gens se concentrent pour attendre le train. Entre les deux points de concentration des victimes, l’un au nord, l’autre au sud, le bâtiment de la gare en lui-même a dû faire office de bouclier. S’il n’y avait pas de victimes sur la gauche, c’est déjà parce qu’il n’y a généralement personne qui attend à cet endroit-là, surtout en hiver. La zone où il y a eu le plus de morts est ici estimée sur la base des observations du terrain et de l’orientation de la queue du missile.

Quand on rallonge le contre azimut de la trajectoire du missile sur Google Earth, ce que je faisais déjà que j’étais dans le Donbass, on constate que cette ligne part en direction du sud-ouest, et retombe pile sur Dobropilla (Dobropolye en russe), à 45 kilomètres de Kramatorsk, d’où le missile a été tiré d'après le ministère russe de la Défense. Ils ont même nommé l'unité qui aurait tiré ces missiles, la 19ᵉ brigade d’artillerie de l’armée ukrainienne, qui dépendrait directement de l’état-major de l’armée de Terre et serait la seule unité de l’armée ukrainienne disposant de ce type de missile. Par conséquent, mes conclusions correspondaient à l'accusation des Russes.

Schéma conçu par Jean Neige sur un fond d'image de GoogleEarth
Schéma conçu par Jean Neige sur un fond d'image de Google Earth

Dans la même direction, les unités de la coalition russe les plus proches se trouvaient au niveau d’Orikhiv, distante de plus de 180 km. Mais, la portée maximale du missile Tochka-U est de 120 km, selon Wikipédia.

Voir ci-dessous la carte du front à la date du 8 avril d’après le site Southfront.org. J’ai rajouté la ligne jaune avec la direction du tir.

Carte d'après le site Southfront
Carte d'après le site Southfront

Sur le site de l’Institute for the Study of War, on peut voir une carte similaire en date du 8 avril.

Cette autre carte ci-dessous nous montre la distance, soit plus de 180 km jusqu’à la première zone occupée par la coalition russe, près d’Orikhiv.

Carte qui montre la distance, soit plus de 180 km jusqu'à la première zone occupée par la coalition russe, près d'Orikhiv
Carte qui montre la distance, soit plus de 180 km jusqu'à la première zone occupée par la coalition russe, près d'Orikhiv. Schéma conçu par Jean Neige sur un fond d'image de GoogleEarth

Sur la base de l’orientation de la queue du missile et de la localisation des dégâts observés, ainsi que de la portée du Tochka-U, il n’y a donc aucune chance que ce missile ait été tiré par la coalition russe. Savoir si les Russes en ont dans leur arsenal ou pas est par conséquent sans importance.

« Sur la base de l’orientation de la queue du missile et de la localisation des dégâts observés, ainsi que de la portée du Tochka-U, il n’y a donc aucune chance que ce missile ait été tiré par la coalition russe ».

Pour être complet sur ce point, voici une estimation de la trajectoire du missile faite par une source russe non identifiée et mise en ligne par Scott Ritter. Je l’ai découverte après avoir réalisé ma propre analyse. On voit que l’angle est très proche de mes conclusions. Pour l’anecdote, le compte Twitter de Scott Ritter est depuis suspendu. Voilà ce qu’il en coûte de défier le narratif occidental, non seulement sur le Covid, mais aussi sur l’Ukraine. Il existe également d’autres personnes, qui, sur la base des mêmes éléments, sont arrivées aux mêmes conclusions, comme le met en évidence le site moonofalabama.org.

Le numéro de série du missile

Ensuite, il y a le facteur du numéro de série. Tout d'abord, on a pu voir des images de la queue du missile prise par une chaine de télévision italienne et montrant le numéro de série de la carcasse trouvée à Kramatorsk : Ш91579. Selon Ritter, ces armes sont vendues par lots, avec des numéros de série qui se suivent. Et, lorsque l'on compare le numéro de série de ce missile avec d’autres tirés par l’Ukraine depuis 2014, on constate que deux autres Tochka-U ukrainiens, tirés en 2015, avaient des numéros de série proches Ш91565 et Ш91566, avec seulement 13 unités d’écart. Sans constituer une preuve, cela renforce la thèse d’un missile ukrainien.

VoxUkraine a beau jeu de nier que le numéro de série prouve que le missile appartenait à l’Ukraine. Il ne prouve pas non plus l’inverse. Comme le dit Ritter, sur la base de son expérience en Irak, le numéro de série est comme un passeport. Il permet de tracer le missile depuis l’usine. Si une enquête officielle sérieuse et indépendante était lancée sur le sujet, elle devrait parvenir à prouver sans difficultés à qui appartenait le missile, à ceci près que l’Ukraine pourrait falsifier les documents en sa possession et accuser les Russes de créer des faux, puisque l’usine où étaient produits ces missiles est à Votkinsk en Russie.

Pouvoir imaginer le pire

Outre l’origine du tir, Ritter affirme donc que l’on pourrait prouver que le missile appartenait à l’arsenal ukrainien. Mais, il ne va pas jusqu'à oser imaginer que le tir sur la gare était volontaire, affirmant que c'était probablement une erreur. Comme il le dit dans l’interview citée plus haut, il n’arrive simplement pas à accepter l’idée que les Ukrainiens auraient bombardé leur propre peuple… hormis le fait que ce n’est pas tout à fait leur peuple, ce sont les gens du Donbass qu’ils méprisent. Voir l’article sur Lissitchansk.

C’est là que je diffère avec son analyse, car pour qu’une erreur de tir tombe pile ce jour-là, à cette heure, sur un lieu aussi symbolique et fréquenté, il faudrait une coïncidence hautement improbable. Et lorsqu'on n’a pas d’obstacle psychologique pour admettre les pires hypothèses, étant conscient du potentiel de perversité de l’être humain et du mépris de la population du Donbass de la part de beaucoup d’Ukrainiens, on peut envisager le mobile.

« Pour les enfants »

La mention « pour les enfants » inscrite sur le missile en question semble démontrer que l’on a bien affaire à un coup de communication. Selon la presse, l’expression « pour les enfants » serait associée aux séparatistes du Donbass qui auraient inscrit ce type de message pour venger leurs propres enfants tués par des bombes ukrainiennes. Ainsi, ils tueraient d'autres enfants, qu'ils considèrent comme les leurs, pour venger d'autres enfants à eux ? Cela n'a aucun sens. Et, personnellement, après des années passées dans le Donbass, je n’ai jamais entendu parler de ce type de message inscrit sur les obus.

Cependant, au cours de mes recherches pour cet article, j’ai trouvé ce blog, qui mentionne une expression similaire utilisée non pas par les séparatistes, mais par l’armée ukrainienne, présumée Azov. 

D'un point de vue nationaliste malsain, ce message avait une signification au sens propre ; ils ont tué des enfants ce jour-là, des enfants de l'ennemi, des enfants du Donbass, que certains nationalistes croient devoir éradiquer. Et, ils ont réussi à blâmer l'ennemi simultanément, faisant d'une pierre deux coups. L’idée a dû venir d’un esprit particulièrement pervers. Mais, quand on sait que des gens en Ukraine s’adonnent au cannibalisme, réel[1] ou symbolique, et à de multiples reprises, tant que les proies sont des Russes, on peut tout imaginer [2]. Et, l'Occident est prêt à tout pardonner à l’Ukraine. J’ai déjà développé dans d’autres articles l’argument que certains dans l’armée et les cercles du pouvoir n’auraient aucun mal à concevoir des plans aussi pervers. La machine à propagande doit régulièrement être alimentée pour soutenir la pression sur l’opinion publique en Ukraine comme en Occident, afin que tous les sacrifices économiques et toutes les aides militaires soient consentis, ou justifiables, pour nos élites… nos élites qui nous mènent collectivement au désastre, en soutenant une guerre non seulement ingagnable, mais moralement douteuse.  

[1] Fin avril, un jeune homme s’est filmé en train de récupérer des restes humains dans un blindé calciné censé être russe, pour ensuite les cuisiner et les manger.

[2] Que penser d’un pays qui s’amuse à découper un bébé russe sous forme de gâteau ?

Les tentatives de dénégation pro-Ukrainiennes

VoxUkraine.org publie la carte suivante, en réalité élaborée par CIT. Face aux preuves matérielles sur la provenance du tir, ces derniers ont extrapolé et élargi, sans que l'on connaisse la base de leur argument physique sur lequel ils se seraient appuyés, la zone d’où le missile aurait pu être tiré, construisant un arc de cercle de 90 degrés. Il semblerait que la seule raison d’élargir cette zone possible du tir soit de la faire correspondre coûte que coûte à un endroit où il y avait des troupes de la coalition russe.

Si l'on devait envisager une zone de tir différente de celle que j’ai estimée, on pourrait regarder plutôt vers l’ouest, comme le montre la carte russe publiée plus haut, plutôt que vers le sud. Si l'on ignore la direction de la queue du missile, qui a des ailerons de stabilisations pour voler tout droit, et que l'on trace une droite entre cette queue et le point central entre les deux zones où tous les morts ont été répertoriés, ce qui aurait une logique, on aurait à ce moment-là une direction de tir plus proche de l’ouest, soit encore plus loin des lignes russes.

À noter que le site EuVsDisinfo.eu, créé officiellement pas le Service d’Action Extérieure de l’Union Européenne pour contrer les « campagnes de désinformation continues de la Fédération de Russie », considère cette carte imaginée par CIT, comme la preuve que le tir venait bien des lignes russes. Nous voilà rassurés sur la bonne utilisation de nos impôts…

CIT, dans son message en russe, évoque par ailleurs le lancement de deux missiles à partir de la ville de Shakhtarsk, en RPD vers 10 h 25, d’où la mention de cette ville sur leur carte. Je me demandais pourquoi Wikipédia mentionnait deux missiles, voilà la connexion. cependant, il faut noter que l’on ne dispose de la trace que d’un seul missile à Kramatorsk selon les sources disponibles.

Voici un extrait du message Telegram traduit par Google :

« Si nous négligeons la direction du РЧ (le missile), nous pouvons supposer que le lancement a été effectué depuis Shakhtersk, contrôlé par la «RPD», au sud-est de Kramatorsk, où peu de temps avant le coup, le lancement de certains missiles a été noté — dans ce cas, peut-être, tôt ou tard, un second missile sera trouvé. »

Deux remarques. D’abord, ils ignorent où serait tombé le 2ᵉ missile. Mais, surtout, l’hypothèse commence par « si nous négligeons la direction du missile ». Quelle valeur peut bien avoir une hypothèse ignorant les observations physiques les plus tangibles ?

Quant au mobile du crime, ils nient que l’Ukraine y avait intérêt :

« L'option "provocation de l'Ukraine", sur laquelle pédale le ministère russe de la Défense, nous paraît invraisemblable, ne serait-ce que parce que les Ukrainiens ne risqueraient pas une station stratégiquement importante qui sert à ravitailler et transférer des renforts ». VoxUkraine défend un argument similaire.

Cet argument ne tient pas, en raison du type de missile utilisé — comme expliqué plus haut —  qui n’endommage pas les infrastructures.

Sur la même ligne de dénégation, VoxUkraine argue que le scandale de Boutcha venait d’être révélé le 3 avril, seulement quelques jours avant, et que par conséquent « il n'était pas nécessaire pour l’Ukraine de créer un prétexte supplémentaire pour accuser la Russie de crimes de guerre ».

On peut rétorquer que la machine à propagande se saisit de chaque opportunité, que chaque événement dramatique agit comme une vague d’indignation et d’émotion qui submerge l’intellect et finit par faire perdre l’esprit critique. Il ne faut pas non plus évacuer l'argument selon lequel une machine à propagande a besoin pour durer de se renouveler et d’être alimentée régulièrement, jusqu’à l’obtention du but recherché, à savoir un niveau d’aides militaire occidentales jugé approprié. L’Ukraine n’avait sans doute pas assez de promesses concrètes après Boutcha. L’effet d’aubaine ici était constitué par les départs massifs prévus ce jour-là avec des trains gratuits pour les civils. Par ailleurs, comme il y a bien eu des frappes russes sur d’autres gares, avec d’autres types de missiles ce matin-là (reste à savoir à quelle heure), le commandement ukrainien a peut-être aussi jugé que c’était le bon moment pour frapper.

VoxUkraine décrète, contre les preuves matérielles, que « l'implication de l'Ukraine dans le bombardement peut être exclue, car il n'y a ni opportunité politique ni militaire dans le meurtre de ses propres citoyens ». On aimerait y croire.

Cependant, si ce n'était pas l’Ukraine, ce serait la Russie.

L’argument de VoxUkraine pour justifier d’un bombardement russe est le suivant :

« La Russie, en revanche, utilise souvent le meurtre de civils et la destruction d'infrastructures à ce stade de la guerre pour intimider la population et faire pression sur les dirigeants politiques ».

Quel intérêt la Russie aurait-elle à intimider la population du Donbass qu’elle prétend venir libérer ? Et, quelle pression cela met-il sur le leadership politique ukrainien ? Cela ne fait que le renforcer en victimisant toujours plus la nation ukrainienne, ce qui permet à Zelensky de continuer à mettre la pression sur le monde occidental afin que celui-ci lui fournisse plus d’armes et délivre plus de sanctions, ce qu’il ne manque pas de faire après chaque intervention, utilisant tous les drames qui surviennent les uns après les autres. Il n’y a donc aucun intérêt pour les Russes à commettre ce genre de crime, seulement des désavantages.

Le plein de livraisons d’armes

Après l’affaire de Kramatorsk, il semblerait que l’Ukraine ait fait le plein de promesses de fournitures en armements occidentaux. Il y a eu une nette montée en gamme aussi bien en quantité qu’en qualité.

Dès le 8 avril, Boris Johnson annonçait fournir pour 100 millions de livres de matériels militaires supplémentaires à l’Ukraine, citant le drame de Kramatorsk pour justifier sa décision.

Le 10 avril, le président Biden déclarait : "Nous allons fournir à l'Ukraine les armes dont elle a besoin pour repousser les Russes et les empêcher de prendre plus de villes et de villages où ils commettent ces crimes".

Le 12 avril, l’Allemagne annonçait fournir 50 chars Léopard.

Le 14 avril, Biden précisait ses promesses et annonçait la fourniture d’armements pour 800 millions de dollars supplémentaires, y compris pour la première fois des hélicoptères et des canons de 155 mm M777.

Le 22 avril, la France annonçait la livraison de ses premiers canons Caesar, un des meilleurs systèmes d’armes du catalogue français.

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