"Les mécanismes de gestion du Covid peuvent se reproduire à l'avenir", Alessandro Negroni, philosophe du droit

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Gilles Gianni, France-Soir
Publié le 24 juin 2023 - 15:30
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Photo de Jens Maes sur unsplash.com
"L'acceptation des mesures coercitives a été en grande partie obtenue grâce à la "peur" transformée en méthode de gouvernement."
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ENTRETIEN - Alessandro A. Negroni* est philosophe du droit. Dans une tribune publiée précédemment sur France-Soir, il propose un premier bilan de la gestion sanitaire du Covid et évoque le concept de "disproportionnalité" de la réponse des autorités politiques et administratives face à la pandémie. Negroni détaille notamment la transformation de la liberté en "non-valeur". Dans cet entretien, le philosophe parle du vécu de la crise sanitaire dans son pays, en Lombardie, à Bergame, des figures italiennes qui se sont mobilisées dans une période qui a vu des forces "politico-bureaucratiques" et "économico-financières" entrer en synergie afin de contrôler comme jamais à telle échelle les populations. Un contrôle dont le but n'était pas vraiment sanitaire et dont les mécanismes pourraient encore se reproduire à l'avenir.

France-Soir, Gilles Gianni : Alessandro Negroni, vous êtes l’auteur de “La liberté de (ne pas) se faire vacciner”, cet ouvrage est-il édité en France ou traduit en français ? 

Alessandro Negroni : Le livre n'a pas été traduit ni publié en France, bien qu'avec quelques modifications et intégrations, il pourrait susciter l'intérêt des lecteurs français. Le livre a été publié en avril 2021 et dès juin, il s'est hissé en tête de la liste des best-sellers en Italie dans la catégorie "Économie et Droit", selon le classement Ibs Feltrinelli.

Pour un livre de nature académique, publié par une petite maison d'édition comme le Vicolo del Pavone et sans visibilité médiatique, c'était un résultat extraordinaire et inattendu. Un résultat qui démontre l'existence en Italie d'un large groupe de citoyens ouverts à la pensée critique, conscients de la valeur de la liberté et moins facilement manipulables par les médias.  

Dans la première partie du livre, j'ai traité des vaccinations chez les enfants, en me référant au cas italien, pour montrer comment un modèle basé sur la liberté de choix est préférable dans une société qui se veut libérale et démocratique. Et même si l'on souhaite maintenir l'obligation de la vaccination, on devrait au moins prendre exemple sur ce qui se passe aux États-Unis : dans presque tous les États fédéraux, les vaccinations pédiatriques sont obligatoires, mais des exemptions non médicales à cette obligation vaccinale sont également presque toujours admises, connues sous le nom de "lawful exemptions" (exemptions légales) ou "non-medical vaccine exemptions" (exemptions non médicales aux vaccins), c'est-à-dire des exemptions à l'obligation vaccinale pour des raisons religieuses ou même philosophiques, personnelles, morales. 

Dans la deuxième partie du livre, j'ai abordé le vaccin contre le Covid-19 en exposant les raisons pour lesquelles ce vaccin ne devait pas être rendu obligatoire. L'une de ces raisons était que l'administration du vaccin Covid représentait une forme d'expérimentation médicale, avec pour conséquence que personne ne devrait être obligé de se soumettre à ce vaccin sans un consentement libre et éclairé.

Cela est imposé par tous les documents les plus importants qui, du Code de Nuremberg (1947) jusqu'à aujourd'hui, ont réglementé l'expérimentation médicale et énoncé des principes acceptés au niveau international. Il s'agissait bien d'une expérimentation médicale, car le vaccin contre le Covid-19 comporte des "risques inconnus" pour la santé humaine, comme indiqué, par exemple, dans le point 10 du formulaire de consentement éclairé du ministère italien de la Santé.

Soyons clairs, tous les médicaments, même un antibiotique, comportent des risques pour la santé, mais il s'agit de risques généralement connus (que l'on peut anticiper) et non de risques inconnus comme dans le cas des médicaments expérimentaux. 

F-S : Pensez-vous que nous sommes au moment du bilan de la gestion de la crise sanitaire du Covid ? 

Alessandro Negroni : Je pense que nous sommes certainement arrivés au point où nous pouvons dresser un bilan de la gestion de la crise du Covid. La crise du Covid en tant que telle est terminée officiellement depuis le 5 mai 2023, si l'on prend comme référence la déclaration de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) sur la fin de l'urgence sanitaire. Et cela nous permet d'envisager cette crise comme un "fait historique" désormais, que nous pouvons froidement analyser dans toutes ses phases, avec une perspective et un détachement accrus. 

En 2020, nous n'aurions pas pu dresser un bilan global de la gestion de la crise du Covid pour la raison évidente que la crise durait encore : nous pouvions déjà alors examiner et comprendre tout ce qui se passait. Et même si certains saisissaient l'essentiel, un bilan global n'était pas possible. Aujourd'hui, ce bilan global est envisageable et nous disposons également de nouveaux documents tels que les "Twitter Files" et les "Lockdown Files", qui nous aident à comprendre ce qui s'est passé. 

Dresser un bilan de la gestion de la crise du Covid représente néanmoins une opération complexe. Il existe un "récit officiel" qui, grâce à une utilisation massive des médias, y compris des réseaux sociaux, a été imposé par le pouvoir comme une vérité "incontestable" et "indiscutable". Il s'agit d'un récit officiel pour lequel d'énormes ressources ont été mobilisées, qui a utilisé tous les outils pour s'imposer, y compris la censure des contenus qui ne sont pas conformes à ce récit, et qui a réussi à pénétrer profondément dans une partie importante de la population, en Italie comme en France.

Pour dresser un bilan de la gestion de la crise du Covid, il est nécessaire d'être conscient de l'existence de ce puissant récit officiel sur le Covid et d'être capable de s'en distancer pour ne pas en être conditionné, mais aussi pour en comprendre le sens et la fonction. 

F-S : À lire vos travaux, on comprend que ce qui a été nommé "pandémie" a été moins un problème de santé publique qu’une sorte d’immense remise en cause de plusieurs droits fondamentaux, dont la liberté. Qu'en est-il ?

La gestion politique-sanitaire du Covid est un phénomène historico-social qui a transformé la liberté en une non-valeur et qui a cherché à affirmer un pouvoir potentiellement illimité sur les corps et les esprits des citoyens.

À travers les mesures anti-Covid-19, c'est-à-dire les mesures adoptées en Italie, en France, ainsi que dans d'autres pays, dans le but déclaré de lutter contre le Covid-19, une suspension de la liberté sous une forme jamais vue auparavant, en termes d'intensité et d'étendue, a objectivement été mise en place dans les sociétés occidentales modernes.  

La transformation de la liberté en non-valeur a été accompagnée et réalisée grâce à un contrôle omniprésent des médias, des réseaux sociaux et de l'information en général par un bloc de pouvoir politico-bureaucratique (principalement constitué des gouvernements occidentaux, de la Commission européenne et de l'OMS) et économico-financier (notamment : Pfizer, mais aussi Google, Facebook, Twitter...) qui a "mis en scène" la pandémie et son déroulement.

D'un point de vue historique, la "pandémie", le "Covid-19" en tant que maladie, le "SARS-CoV-2" ne sont pas et ne peuvent pas être la cause profonde d'un phénomène économique et social d'une telle ampleur.

Dès 2020, une maladie comme la Covid-19 était déjà clairement identifiée comme un réel danger uniquement pour les personnes âgées et ayant des pathologies préexistantes. Rien d'historique ici. La Suède a fait face au Covid-19 sans imposer de lourdes restrictions à ses citoyens. Cela démontre que la gestion liberticide du Covid n'était pas une nécessité causée par la pandémie, mais un choix politique ayant des causes différentes de la pandémie. 

Je tiens à rappeler deux facteurs qui, à mon avis, ont rendu possible la gestion politico-sanitaire liberticide du Covid et qui représentent, parmi d'autres facteurs, les "causes profondes" de cette gestion. Je considère la pandémie de Covid-19 comme un "prétexte" occasionnel, conjoncturel, plutôt que comme une "cause profonde" qui demandait tant de bouleversements et de contraintes.

Comme l'observe Michel Foucault dans son cours "Les anormaux" au Collège de France (1974-1975) : "La peste porte avec elle, peut-être, le rêve littéraire ou théâtral du grand moment orgiaque ; la peste porte aussi le rêve politique d’un pouvoir exhaustif, d’un pouvoir sans obstacles, d’un pouvoir entièrement transparent à son objet, d’un pouvoir qui s’exerce à plein" (Leçon du 15 janvier 1975).

Ainsi, la gestion politique et sanitaire du Covid par le bloc de pouvoir politico-bureaucratique et économico-financier n'a pas été une réponse à une pathologie, mais incarne la réalisation du "rêve politique d’un pouvoir exhaustif" qui a transformé une maladie en "peste", puis la "liberté" en "non-valeur".

À travers la gestion politique et sanitaire du Covid, ce bloc de pouvoir a pu réaliser et expérimenter un contrôle total de la population, sous des formes jamais vues auparavant en termes d'ampleur et d'intensité. Cette gestion s'inscrit, il me semble, dans un processus historique de longue durée : le processus de construction et de perfectionnement d'une "société disciplinaire" que l'on peut déjà observer en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. 

Deuxièmement, bien avant la crise du Covid-19, la Chine a élargi et affiné sa capacité de répression interne et a également appris à projeter, à une échelle jamais vue auparavant, son influence au-delà de ses frontières. Sous Xi Jinping, qui est devenu chef du Parti communiste chinois en 2012, puis président de la République populaire de Chine en 2013, la Chine est devenue de plus en plus déterminée à poursuivre ses intérêts économiques et stratégiques, ainsi qu'à promouvoir, notamment par le biais de la propagande, son modèle politique et économique et son image internationale.

Pour désigner ce phénomène, qui représente une tendance récente dans le contexte de l'après-guerre froide et qui concerne non seulement la Chine mais aussi d'autres pays autoritaires, certains ont parlé d'une "vague autoritaire" ("authoritarian surge").

Ainsi, cette vague autoritaire a permis de considérer la Chine comme un modèle dans la gestion du Covid; en d'autres termes, le contexte international mondial, marqué depuis plusieurs années par une influence croissante et une activité considérable du régime autoritaire chinois, a créé les conditions qui ont rendu possible le choix du gouvernement italien, du gouvernement français et d'autres gouvernements occidentaux d'importer en Occident le modèle de gouvernance chinois pour faire face au Covid-19. 

F-S : Comment a été vécu l’implantation du Green Pass dans le “Bel paese” ? Les Italiens bénéficient-ils encore de cette image clichée de bons vivants, qui vont au restaurant et apprécient se déplacer en Vespa ? Comment ce système coercitif a été accepté par la population, au quotidien ?

Le système du passe sanitaire a été accepté par une grande partie de la population italienne, même lorsqu'il est devenu évident qu'il violait les droits fondamentaux des citoyens qui ne souhaitaient pas se faire vacciner (je fais référence en particulier au soi-disant "super passe sanitaire" qui ne pouvait être obtenu qu'avec la vaccination ou la guérison de la Covid et qui a été obligatoire presque partout, y compris dans les transports publics, pendant un certain temps). 

Même les syndicats italiens, qui théoriquement auraient dû défendre les droits de tous les travailleurs, ont accepté le système du passe sanitaire et l'ont même loué et soutenu. Mais cela ne devrait pas surprendre : le système clientéliste italien favorise l'obéissance au puissant du moment. On s'attend à ce que la loyauté envers le gouvernement permette d'obtenir des faveurs et on se comporte en conséquence. 

Une partie de la population italienne s'est opposée au système du passe sanitaire et plus généralement aux mesures liberticides. Mais la critique du système du passe sanitaire n'a pas eu beaucoup de visibilité dans les médias. En général, ceux qui critiquaient la gestion de la pandémie n'avaient pas leur place dans les médias et étaient dénigrés avec des étiquettes telles que "négationnistes", "complotistes", "anti-vaccins"... 

Il y a également eu des manifestations de protestation contre le passe sanitaire, certaines étant même imposantes comme celle de Milan le 16 octobre 2021, mais rapidement ces protestations ont pris fin ou n'ont impliqué qu'un nombre réduit de personnes, également en raison de la répression policière des manifestations voulue par le gouvernement Draghi.

En parlant de répression policière, je ne m'attendais jamais à voir la place Duomo à Milan, la place centrale de ma ville, envahie par des fourgonnettes de police et de carabiniers avec des agents en tenue anti-émeute qui effectuaient des manœuvres intimidantes envers des citoyens manifestant pacifiquement leur désaccord face à la gestion de la Covid. C'était le 20 novembre 2021 et je me souviens bien de ces scènes. 

En tout cas, il y a eu une "résistance" au système du passe sanitaire en Italie et elle a touché une partie importante de la population : le fait que ces citoyens aient été rendus "invisibles" par les médias ne doit pas nous tromper. Giorgia Meloni, pendant la crise de la Covid et avant de devenir Premier ministre, n'a pas négligé cette partie de l'électorat, prenant à plusieurs reprises position contre la gestion politique et sanitaire de la Covid par le gouvernement alors en place. Le succès du parti Fratelli d’Italia (Frères d'Italie) lors des dernières élections politiques est en partie également lié à la capacité de ce parti à parler aux citoyens qui se sont opposés au système du passe sanitaire. 

F-S : Dans votre dernière tribune publiée sur France-Soir, vous faites un comparatif entre la France et l’Italie à propos de la gestion du Covid. Quel est le pays à s’en être le mieux tiré selon vos critères de recherche et grille de lecture de la crise ? 

La France et l'Italie ont adopté une gestion très similaire de la crise de la Covid et les deux pays ont mis en place des mesures fortement liberticides pour faire face à la situation. Je tiens à souligner que tant Emmanuel Macron que Mario Draghi ont adopté une attitude persécutrice et méprisante envers les citoyens qui ne souhaitaient pas se faire vacciner, les citoyens implicitement désignés comme "ennemis publics" et "empoisonneurs". 

En ce qui concerne Macron, nous pouvons nous souvenir de son interview du 4 janvier 2022 dans le journal Le Parisien où il déclare : "Les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder" ; pour ce qui est de Draghi, nous pouvons rappeler les paroles prononcées lors de la conférence de presse du 22 juillet 2022 : "L'appel à ne pas se faire vacciner est un appel à mourir, essentiellement. Si tu ne te vaccines pas, tu tombes malade, tu meurs. Ou bien tu fais mourir : si tu ne te vaccines pas, tu tombes malade, tu contamines, quelqu'un meurt". 

De mon point de vue, qui est un point de vue d'inspiration libérale et libertaire qui reconnaît dans la liberté une valeur fondamentale et qui considère que la raison d'être de l'État consiste à protéger et promouvoir les libertés individuelles, je ne peux pas affirmer que la France ou l'Italie aient mieux géré la crise de la Covid. Je peux même affirmer que la France et l'Italie ont été parmi les pays européens les plus "violents" envers leurs citoyens, en particulier, mais pas uniquement, envers ceux qui ne souhaitaient pas se faire vacciner. 

La France et l'Italie auraient dû prendre exemple sur la Suède, et non sur la Chine, pour répondre à la Covid de manière à garantir la plus grande sphère de liberté possible aux citoyens et à apporter une réponse proportionnée au danger représenté par le virus. 

F-S : La peur initiale de l’annonce de l’arrivée du virus en Lombardie a-t-elle pesé lourd dans l’acceptation de la population des mesures sanitaires coercitives ? Qu'en est-il de ces images d'hôpitaux saturés à Milan ? 
 
Les hôpitaux lombards surchargés, l'image des cercueils de Bergame transportés par des camions militaires en mars 2020, les patients intubés, le décompte quotidien des cas positifs au coronavirus et du nombre de décès attribués à la Covid (mais en réalité souvent des décès dus à d'autres causes que la Covid), constamment relayé avec emphase par les journaux et les journaux télévisés, la positivité au coronavirus présentée comme une "maladie mortelle" (alors que la grande majorité des personnes positives ne s'en rendait même pas compte), les virologues (ou prétendus tels) constamment présents dans les émissions de télévision pour réclamer des confinements et des mesures plus restrictives contre la Covid, la circulation dans les villes désertes de véhicules de la protection civile ou de la police diffusant en continu des messages tels que "ne sortez pas de chez vous", "ne sortez pas, protégez votre santé et celle des autres", et on pourrait continuer avec les exemples...

L'acceptation des mesures coercitives a été en grande partie obtenue grâce à la "peur" transformée en méthode de gouvernement. Et les médias, y compris les réseaux sociaux, ont joué un rôle central dans la création de ce "climat de terreur" capable de faire accepter un certain type de gestion politique et sanitaire de la Covid. 

Un climat de terreur qui, en outre, a été créé non seulement par ce qui a été montré (images, discours, chiffres, etc.), mais aussi par ce qui n'a pas été montré, c'est-à-dire par des formes de censure et/ou de dévalorisation de tout ce qui aurait pu atténuer la peur de la Covid. 

Un exemple : en août et ensuite en octobre 2020, Facebook censurait deux publications de l'ancien président des États-Unis, Donald Trump, qui minimisaient la dangerosité du virus ; la première publication censurée contenait une vidéo dans laquelle Trump affirmait que les enfants étaient "presque immunisés contre la Covid-19", tandis que dans la deuxième publication censurée, Trump comparait la Covid à la grippe.  

Le choix de Facebook s'inscrit dans une activité plus générale des réseaux sociaux visant à défendre et soutenir le récit officiel sur la Covid en censurant tout contenu non conforme à ce récit : à cet égard, il peut être intéressant de lire les "Twitter Files" auxquels France-Soir a consacré plusieurs articles. 

F-S : Qu’avez-vous pensé de l’engagement du philosophe Giorgio Agamben, qui s’est positionné dès 2020 contre une gestion par la force de la crise sanitaire ? 

Le philosophe Giorgio Agamben a été l'un des rares, voire peut-être le seul intellectuel italien de renom, à adopter dès le départ une position nettement critique à l'égard de la gestion de la Covid. Déjà le 26 février 2020, Agamben publiait sur le site de la maison d'édition Quodlibet une brève intervention intitulée "L'invention de la pandémie", qui représentait une analyse lucide de ce qui se passait. D'autres interventions ont suivi, toutes très critiques quant à la gestion de la Covid. 

J'ai immédiatement apprécié les analyses d'Agamben pour au moins deux raisons : tout d'abord, elles étaient capables de susciter un débat sur la gestion politique et sanitaire de la Covid, débat nécessaire compte tenu de l'impact de cette gestion sur la société et sur la vie des gens ; ensuite, les analyses d'Agamben ouvraient en Italie, avec autorité, un espace pour une critique radicale de la gestion de la Covid à un moment où le récit officiel commençait déjà à s'imposer. 

Pour ses positions sur le Covid, Agamben aurait été attaqué et même dénigré en étant qualifié de "complotiste" et "négationniste". Toutefois, il est important de reconnaître qu'il a joué un rôle essentiel en favorisant en Italie un débat non médical sur la gestion du Covid et en ouvrant un espace pour une critique radicale de cette gestion. 

J'ai eu le plaisir de participer à une conférence avec Agamben, intitulée "La pandémie de Covid-19 et la crise du droit et des droits" (13 novembre 2021), à laquelle participait également Massimo Cacciari, un autre philosophe italien critique à l'égard de la gestion de la Covid. Les paroles d'Agamben m'ont frappé lorsqu'il a souligné à cette occasion comment un véritable "coup d'État" avait été mis en œuvre en Italie, sous prétexte de la pandémie et de la terreur sanitaire. 

En Italie, il n'y a pas beaucoup d'intellectuels qui ont critiqué la gestion politique et sanitaire de la Covid, et surtout, il a manqué un travail comme celui réalisé par le sociologue Laurent Mucchielli en France. 

Mucchielli a commencé dès mars 2020 une "enquête sur la gestion politique et sanitaire de la crise de la Covid" qui est importante non seulement parce que le sociologue français a été un observateur attentif de la gestion de la Covid à toutes ses étapes, mais aussi parce qu'il a su impliquer dans cette enquête de nombreux universitaires, médecins, biologistes et chercheurs français, créant ainsi un groupe de recherche indépendant capable d'une réflexion critique sur la crise de la Covid. Les analyses de l'enquête, initialement publiées en ligne sur le blog de Mucchielli sur Mediapart, ont ensuite été réunies dans un livre en deux volumes, "La Doxa du Covid" (2022). 

Moi aussi, dans le cadre de l'enquête de Mucchielli, j'ai écrit un article intitulé "Les vaccins génétiques anti-covid sont une forme d'expérimentation médicale", qui a été publié le 8 octobre 2021 sur Mediapart, puis incroyablement "dépublié", ou plutôt censuré, en 24 heures par la rédaction de Mediapart, sous le prétexte, qui plus est, préjudiciable à ma réputation, que l'article diffusait de fausses informations.

Mon article était simplement une analyse qui, dans le respect des règles du discours bioéthique et biojuridique, abordait brièvement trois points : qu'est-ce qu'une expérimentation médicale ; pourquoi le vaccin Covid est une expérimentation médicale ; pourquoi on ne peut pas être obligé de se soumettre à une expérimentation médicale. 

F-S : Quels sont vos projets en cours ? Continuez-vous à travailler sur le Covid et la gestion sanitaire ? Pensez-vous que de tels schémas puissent se reproduire à l’avenir en Occident ? 

Je vais commencer par votre dernière question. Je crois que les mécanismes de gestion du Covid peuvent se reproduire à l'avenir, surtout parce qu'ils font partie d'un processus à long terme : le processus de construction et de perfectionnement d'une "société disciplinaire", qui a commencé des siècles avant le Covid, qui s'est manifesté avec force pendant la crise du Covid et qui continuera même après le Covid. Et j'ajoute une réflexion : pendant la crise du Covid, le pouvoir a expérimenté une certaine forme de domination et de contrôle sur les citoyens, et cette expérience influencera dans les années à venir la relation entre le pouvoir et les citoyens, ainsi que celle entre le capital et le travail. 

En ce qui concerne mes projets, je travaille sur une recherche portant sur la gestion politico-sanitaire du Covid afin d'en mettre en évidence la logique et les conditions de possibilité, c'est-à-dire les causes profondes, et de réfléchir également au type d'État émergent dans le contexte de la pandémie. Il s'agit d'un État à tendance autoritaire, doté d'une idéologie propre qui est présentée comme une "vérité absolue" et de techniques spécifiques de gouvernement des masses. Le problème est qu'il n'est pas facile de trouver une institution qui puisse soutenir et financer ce type de recherche, car il s'agit d'une recherche qui ne correspond pas au récit officiel sur le Covid. 

J'aimerais pouvoir enseigner en France à l'avenir, par exemple dans le cadre d'un cours universitaire ou d'un cours post-universitaire comme un master, et renforcer également mes liens avec des chercheurs et des intellectuels français, afin de pouvoir construire ensemble quelque chose de nouveau à partir de l'expérience de la crise du Covid. 

La France, en raison de son histoire culturelle et politique et de l'esprit de son peuple, sera le lieu où nous devrons revenir à la pensée critique, où il faudra ouvrir un espace politique et culturel capable de comprendre et de contrer les nouvelles menaces à la liberté, où les citoyens devront se réapproprier de la République afin de réaffirmer les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité qui ont été mises en crise par la gestion politique-sanitaire du Covid.

libertà

*Alessandro A. Negroni, philosophe du droit, auteur notamment de La libertà di (non) vaccinarsi (éditions Vicolo Del Pavone, 144 pages, 2021, disponible en italien) 

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