Le groupe Bilderberg, un "mini-Davos" très secret, pour réunir les "maîtres du monde"

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France-Soir
Publié le 24 mai 2023 - 16:45
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Photo de Kristina Flour sur unsplash.com
Les participants du Bilderberg sont tenus par la “règle de Chatham House”. Il s'agit d'un code de la diplomatie britannique qui interdit de rendre publics les propos des invités.
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SECRET - Le sommet de Bilderberg s’est tenu entre le 18 et le 20 mai 2023 à Lisbonne, au Portugal. Comme chaque année, ce cercle (très fermé) réunit les personnalités politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles ou culturelles les plus influentes du monde, issues des États-Unis et de l’Europe, pour discuter des sujets majeurs du monde. Comme à son accoutumée, cette conférence aussi “informelle” que secrète ne dévoilera rien de ce qui se dira entre les 130 à 140 participants triés sur le volet, ni dans une résolution ni dans un communiqué. Qui sont les personnalités conviées à ce sommet ? Qui sont les membres du groupe Bilderberg et comment fonctionne-t-il ? Pourquoi le lieu, la date et les participants à chaque rendez-vous annuel sont tenus secret jusqu’à la dernière minute ? 

Le groupe ou la Conférence Bilderberg est une réunion annuelle informelle et privée de trois jours, créée en 1954 pour “favoriser le dialogue entre l’Europe et l’Amérique du Nord”. Son site officiel ne le précise pas mais cet événement rassemble environ 130 à 140 personnes, considérées comme étant les plus influentes du monde. Il s’agit de dirigeants politiques, des chefs d'entreprise ou des intellectuels, entre autres, invités à titre personnel et pas comme porte-paroles de leurs gouvernements, leurs entreprises ou leurs organisations.  

La première réunion de ce groupe s’est tenue à l'Hôtel de Bilderberg aux Pays-Bas, dont il tire le nom. Les conférences se tiennent dans des endroits aussi prestigieux qu’exclusifs, comme des hôtels de luxe, sous une confidentialité obligatoire. Ces “discussions informelles” portent sur une variété de sujets, notamment la politique, l'économie mondiale, la sécurité ou encore des sujets tendances. 

De nombreux Français invités à Lisbonne 

Cette année, c’est à Lisbonne que la réunion s’est tenue. Le groupe Bilderberg a dévoilé sur son site Internet les thématiques de cette mouture. Nous y retrouvons l’Intelligence artificielle, les systèmes bancaires, les “challenges financiers”, mais surtout une panoplie de sujets géopolitiques comme le leadership américain, la Chine, l’Inde, l’OTAN, la Russie et la guerre en Ukraine.  

Les participants sont également dévoilés. La France est "représentée" par de nombreuses personnalités politiques et économiques. Nous y retrouvons Gabriel Attal, ministre des Comptes publics, Clément Beaune, ministre des Transports, Bernard Emié, directeur de la Direction générale de la Sécurité extérieure, Edouard Phillipe, maire du Havre et ancien Premier ministre, ainsi que Patricia Barbizet, présidente de Temaris & Associés, Valérie Baudson, PDG d’Amundi, Thomas Buberl, directeur général d’AXA Konzern AG, Antoine Gosset-Grainville, président du Conseil d’administration d’AXA, Henri de Castries, président de l’Institut Montaigne et président du comité de direction du club Bilderberg et Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies.  

Figurent également dans la liste le vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell, le Premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, et l’ex-diplomate américain Henry Kissinger. Les patrons de grandes compagnies, notamment dans le domaine des nouvelles technologies, sont de la partie, comme Sam Altman d’OpenAI, Nadella Satya de Microsoft, Eric Emerson Schmidt, l’ancien PDG de Google-Alphabet.  

Si les personnalités conviées ont officiellement l’opportunité de faire du réseautage, recevoir une invitation à la conférence Bilderberg est souvent considéré comme un signe de prestige et de reconnaissance déjà établis. Le groupe, créé en pleine Guerre froide par le milliardaire américain David Rockefeller avec Jospeh Retinger, ancien diplomate polonais et Bernhard de Lippe-Biesterfeld, prince des Pays-Bas, est présidé depuis 2012 par le Français Henri de Castries, ex-PDG d’AXA et président de l’Institut Montaigne. Il fait partie d’un comité de direction qui dirige cette fondation et désigne un président ou des coprésidents. Les membres sont élus pour un mandat de quatre ans et peuvent être réélus. 

Ce qui se dit au Bilderberg reste au Bilderberg 

Thierry de Montbrial, économiste et géopolitologue français, actuellement patron de l'Institut français des relations internationales (Ifri), en a fait partie pendant 40 ans. “L'objectif était de constituer un cercle d'influence puissant dans les domaines économique et financier, pour faire face à la menace communiste”, expliquait-il en 2018. La conférence est, de ce fait, un événement géopolitique majeur. Pourtant, aucune communication ne “couronne” les discussions qui ont eu lieu pendant ces trois jours. Les participants sont tenus par la “règle de Chatham House”, un code de la diplomatie britannique qui interdit de rendre publics les identités et les propos des invités. C’est “une règle importante et qu'il ne faut pas changer si l'on veut maintenir la qualité des débats”, a affirmé Henri de Castries.  

Pourtant, François Fillon affirmait en 2013 ne pas “comprendre l’hystérie” autour du Bilderberg. “Je ne trouve pas qu'il s'y dise des choses si confidentielles...". A l’opposé, d’anciens participants résument des mesures de sécurité extraordinaires: un “système de triple badge”, selon Hubert Védrine, ancien ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, interdiction de venir avec son conjoint, sa secrétaire ou même son garde du corps selon Nicolas Bazire, ex-Directeur de cabinet du Premier ministre, ni même partir avant la fin du week-end, selon Maurice Lévy, patron de Publicis Groupe. D’autres membres de la short-list évoquent, en outre, “un Davos en plus fermé” ou “en plus intime”. Michel Rocard, Premier ministre sous François Mitterrand, a affirmé que les conversations sont “d’un niveau inégalé dans le monde” car “rien ne fuite”.  

Le comité, dominé par une présence américaine majoritaire, a la principale mission de “préparer le programme de la réunion et la sélection des participants”, faite de manière “très scrupuleuse” selon le président actuel. Il cite comme critères le fait “d’avoir une pensée”, de parler un “excellent anglais” et d’être “capable de parler et écouter pendant les trois jours”. Etienne Davignon, avant-dernier président du Bilderberg, expliquait que “pour y être coopté, il ne suffit pas d'être patron de Coca-Cola : il faut avoir de l'entregent et une vision planétaire”. “On y est invité jamais plus de deux ou trois fois. Ca tourne”, renchérit Thierry de Montbrial.  

De mouvance libérale, le groupe de Bilderberg invite aussi des “socio-démocrates” comme cela a été le cas avec Edouard Philippe ou Laurent Fabius. Néanmoins, son comité de direction reste composé de personnalités du monde occidental, pour rester “dans l’esprit” de la Conférence : renforcer les relations transatlantiques. Des personnalités russes, chinoises, indiennes ou africaines ne sont jamais invitées. Les Japonais n’ont été invités à partir de 1973 à la Commission trilatérale, qui organise plusieurs réunions par an. Philippe Villin, ancien patron du Figaro, a décrit les invités comme étant “assez conformistes, tous attachés au capitalisme et au libre-échangisme”.  

“Les puissants du monde”, hier, aujourd’hui et demain 

Le groupe de Bilderberg, dont l’influence sur le cours du monde est souvent relativisée en raison des origines exclusivement européennes et nord-américaines de ses invités, est tout de même présenté de part et d’autre comme la réunion “des maîtres du monde” ou du moins, des personnalités les plus influentes et les plus puissantes.  

Certes, de nombreuses raisons peuvent justifier le caractère confidentiel des discussions - qui peuvent aussi se tenir de manière privée en marge d’événements officiels - comme la possibilité de s’exprimer librement sans exposition publique. Néanmoins, les déclarations d’anciens participants selon lesquelles cette réunion entre 130 figures considérées comme le gratin mondial et leurs échanges ne sont que des rencontres de réseautage et de culture sont à prendre avec des pincettes. 

Des intérêts communs sont logiquement discutés puisque le groupe Bilderberg explique officiellement sur son site Internet sa mission de “favoriser le dialogue et la compréhension” entre l’Europe et l’Amérique du Nord, soit au sein du monde occidental, l’un des pôles de puissance sur terre.  

D’ailleurs, être sélectionné parmi les “happy few” ("personnes privilégiées sélectionnées en petit nombre", ndlr) n’est pas sans conséquence. En novembre 2009, le chef du gouvernement belge d'alors, Herman Van Rompuy, est invité à la conférence à Bruxelles. Son compatriote Étienne Davignon, ex-président du groupe Bilderberg, racontait comment “son exposé en faveur de l'euro face aux Américains" l’a ajouté à la liste des candidats à la tête de l’UE. Quelques jours plus tard, Herman Van Rompuy est désigné président de l’organisation.  

En 2014, Emmanuel Macron est convié à ce sommet en tant que secrétaire adjoint général de l’Élysée. À Copenhague au Danemark et "devant ces 130 personnes, il a pris la parole pour dire tout le mal qu'il pensait de la politique menée par François ­Hollande". Une information confirmée par l’ex-ministre de la Culture, Fleur Pellerin. "Je n'en ai jamais rien dit à personne… Il est vrai que sur le coup j'en ai été un peu choquée, même si j'avais entendu dire qu'Emmanuel Macron se démarquait déjà de François Hollande". Il quitte l'Élysée en tant que secrétaire neuf jours après ses déclarations, avant d’être nommé deux mois plus tard à la tête du ministère de l'Économie. 

Si le sommet de Bilderberg est présenté comme un “mini-Davos”, une autre organisation, qui sélectionne tout aussi scrupuleusement les futurs “maîtres du monde”, ceux qui vont “façonner le monde”, est à son tour qualifiée de “mini-Bilderberg”.

Il s’agit naturellement des Young Global Leaders (YGL), un programme du Forum économique mondial (qui organise le sommet de Davos, ndlr), créé en 2014 par son président, Klaus Schwab, pour remplacer le programme en vigueur depuis 1993, appelé “Global Leaders for Tomorrow”.  

Le responsable de l’antenne française des YGL, Hugues de Revel, affirme naturellement que les organisations n’ont rien avec l’une avec l’autre. Néanmoins, l’une comme l’autre organisations semblent être des passages obligatoires pour accéder au pouvoir.

De nombreux participants aux conférences annuelles de Bilderberg sont tout de même de Young Global Leader, à commencer par l’actuel Henri de Castries, young leader de la French-American Foundation en 1994, tout comme Alain Juppé (1981) ou encore François Hollande (1994). Outre Macron, nous retrouvons également Gabriel Attal, participant de cette édition à Lisbonne.

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