Un front républicain macroniste-lepéniste en marche contre la gauche [1/5]

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Wolf Wagner, journaliste indépendant pour FranceSoir
Publié le 09 juin 2022 - 14:15
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Emmanuel Macron reçoit Marine Le Pen à l'Elysée, le 6 février 2019 dans le cadre du 'grand débat national'.
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PHILIPPE WOJAZER / POOL/AFP/Archives
Emmanuel Macron et Marine Le Pen, deux figures politiques aux intérêts fluctuants
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CHRONIQUE — Durant cette campagne des législatives, on assiste à un consensus au sein des élites et de la macronie pour tenter de travestir le concept de « front républicain ». Le but ? S'allier implicitement avec l'extrême-droite afin de limiter la percée de la gauche au sein de l'Assemblée nationale. Lutter Ensemble ! pour la défense des « valeurs républicaines », de manière à rassembler bourgeois et autres sociaux-démocrates, non plus contre Marine Le Pen, mais contre Jean-Luc Mélenchon et contre la NUPES.

Décryptage d'une farce politicienne à la française, où les liens existants entre lepénisme et macronisme sont en réalité bien plus solides et pérennes qu'il n'y paraît : épisode 1/5.

Historiquement, en France, le front républicain a toujours ciblé l'extrême-droite

Le Front républicain prend ses racines dans les années 30 pour s'opposer à l'émergence de ligues factieuses. Il trouve ensuite véritablement sa légitimité durant les années 50 quand une coalition entre gaullistes, SFIO et radicaux de gauche se forme afin de faire barrage au courant poujadiste. À cette époque, au sein de ce mouvement d'extrême-droite, un jeune homme politique commence à peine à faire parler de lui. Son nom : Jean-Marie Le Pen. Il est élu député en 1956, puis en 1958. Période qui marquera la fin de la IVème République.

En 2002, presque 50 ans plus tard, ce même Jean-Marie Le Pen, à la tête de son Front national, est à nouveau la cible d'un front républicain. Une marée humaine descendue dans les rues du pays s'oppose à sa potentielle élection en tant que président de la République. Jacques Chirac, président sortant, pourtant moqué à l'époque par une très large partie de l'opinion publique, pouvait alors remporter le second tour avec un score digne d'une république bananière (82,21%, contre 17,79% pour Jean-Marie Le Pen).

Rebelote durant l'entre-deux-tours de 2017 avant l’accession de Macron au pouvoir. À un petit détail près, cette fois, point de mobilisation populaire dans les rues pour faire barrage au RN et à Marine Le Pen. Le front républicain resta cantonné aux urnes et aux diverses sorties médiatiques prosélytes.

Tout le monde garde par exemple en tête la désormais historique une de Libé : « Faites ce que vous voulez, mais votez Macron ». 

La Une de Libé du 6 et du 7 mai 2017
La Une de Libé du 6 et du 7 mai 2017

Une Une pour laquelle le journal avait d'ailleurs par la suite tenu à se justifier : « l'éditorial de Laurent Joffrin qui suivait la Une permettait pourtant de comprendre que cet appel ne se justifiait pas par rapport à Emmanuel Macron qu'il aurait fallu, eu égard à ses qualités ou à son programme, placer à la tête du pays, mais par le péril d'un succès de Marine Le Pen. ».

Bis repetita une dernière fois cette année pour le second tour de l'élection présidentielle avec, encore et toujours, une grosse mobilisation de la presse, et de Libé, pour faire appel à un « front républicain » en faveur du président sortant contre la candidate d'extrême-droite.

 

Le Front républicain, marotte préférée des médias

À ce titre, l’article de Ouest-France du 21 avril dernier durant l'entre-deux-tours est un exemple en la matière, puisqu'il y est d'abord fait preuve de pédagogie auprès du lectorat pour lui rappeler, dans le cas où il n'en aurait déjà plus conscience, ce qu'est le front républicain et quels en sont les mérites : « En gros, c'est un réflexe électoral où les partisans de la droite, du centre et de la gauche oublient leurs désaccords et votent pour l'un des candidats du second tour parce qu'ils estiment que l'autre candidat défend des idées contraires aux valeurs de la République ».

Le quotidien regrette néanmoins que « certains préfèrent désormais opter pour la stratégie du « ni-ni » (..) et considèrent donc que le RN est un parti comme un autre ».

S'il ne vient pas à l'esprit des journalistes de Ouest-France que « certains » puissent aussi opter pour le « ni-ni », non pas parce qu'ils considèrent que le RN est « un parti comme les autres », mais plutôt parce qu'ils exècrent autant Emmanuel Macron, Marine Le Pen que leurs projets respectifs, il n'en demeure pas moins que si le journal emploie ce ton culpabilisant envers ceux qui envisageraient de voter blanc ou de s'abstenir, c'est qu'il a conscience que ce type d'appel, contre Marine Le Pen et contre l'extrême-droite, ne rassemble plus aussi bien qu'avant.

Ouest-France ne sera d'ailleurs pas le seul titre de presse à s'emparer du sujet. Beaucoup se sont inquiétés du risque de voir ce front républicain version 2022 faire un flop :
- France Info : « D'où vient ce concept et pourquoi semble-t-il moins fédérateur en 2022 qu'en 2002 et en 2017 ? », « Pourquoi le front républicain est-il fragilisé aujourd'hui ? »
- Le Monde : « Présidentielle 2022 : le front républicain, ce barrage qui recule »
- L'AFP, via Le Point et France 24 : « Présidentielle: face à Le Pen, le front républicain ne suffira pas, selon Gilles Finchelstein ».
- L'Opinion : « Élections: que reste-t-il du front républicain? »

Clémentine Autain (LFI - NUPES), sur France 5 dans l'émission C ce soir, tentait d’apporter ses explications sur ce désintérêt d'une partie de la gauche : « dans la tête des gens, je pense que quelque chose s'est fracassé ». Selon elle, la formule de « front républicain » ne correspond plus à notre époque. La faute à une extrême-droite qui « s'est banalisée » et à un « pouvoir en place lui-même autoritaire ». 

 

La gauche, fidèle alliée du front républicain

Malgré ce désamour grandissant « dans la tête des gens », le front républicain va tout de même pouvoir jouir d'un fidèle allié. En effet, suite à leur défaite au premier tour de l'élection présidentielle, les représentants de gauche se sont finalement indirectement entendus avant le second pour unanimement dire « non » à Marine Le Pen, et donc dire « oui », même implicitement et à regrets, à Emmanuel Macron. Même le troisième homme de l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, a joué le jeu en appelant « à ne pas donner une voix à Le Pen », sous-entendu qu'il laissait libre ses électeurs de faire ce qu'ils souhaitaient, y compris de voter Macron, tant qu'aucune voix ne tombait dans l'urne en faveur de la numéro 1 du Rassemblement national.

Qu'il s'agisse de s'abstenir, de voter blanc ou de voter directement pour le président sortant, et en prenant en compte qu'ils n'étaient pas nombreux à annoncer publiquement leur intention de voter pour la cheffe du RN, cette gauche, qui s'est déchirée au premier tour en présentant pas moins de quatre candidats (Arthaud, Poutou, Roussel et Mélenchon) et deux candidats apparentés à elle (Jadot et Hidalgo), est au moins tombée d'accord sur une chose : mieux valait Macron que Le Pen à la tête de l'État.

Jadot et Hidalgo, « deux candidats apparentés » à gauche principalement par la sphère médiatique qui s'entête à vouloir les classer en tant que tels quand plus rien, ou presque, dans les propositions politiques de ces deux leaders, ne va dans le sens des aspirations de l'électorat de gauche. Ces personnalités jouissent d'une surexposition médiatique, mais sont de plus en plus rarement soutenues dans les urnes, comme le prouve leurs scores de moins de 5% au premier tour de l'élection présidentielle (4,63% pour Jadot contre 1,75% pour Hidalgo).

 

« Honte à eux, à leur ego. "Des nains", aurait dit François Mitterrand »

Toujours est-il que cette obsession de ces six candidats à vouloir impérativement se faire concurrence – en sachant pertinemment qu'ils couraient à leur perte dans un contexte politique où la gauche est largement minoritaire dans le pays – fera dire à Ségolène Royal, après l'annonce des résultats du premier tour de l'élection présidentielle, que « Jadot, Roussel, Hidalgo, en dessous des 5%, appellent au barrage à Marine Le Pen ? Ils pouvaient le faire par l'union en se retirant. Honte à eux, à leur ego. “Des nains“, aurait dit François Mitterrand ».

L'ancienne candidate PS à l'élection présidentielle de 2007 jette indéniablement un pavé dans la mare. Pourquoi la gauche devait-elle répéter les mêmes erreurs qu'en 2017 avec les candidatures séparées de Hamon et de Mélenchon ? Pourquoi ne pas avoir opté dès le départ pour un front de gauche capable de faire à la fois barrage à Le Pen tout en qualifiant Mélenchon pour le tour suivant, plutôt que d'être obligé, dans un second temps, de suivre un front républicain visant à faire élire le programme néo-libéral de Macron ?

Qu'importent les multiples raisons et divergences justifiant cette non-union à gauche, l'observation des scores de Jadot, de Roussel, d'Hidalgo ou du duo Arthaud-Poutou suffit à démontrer que tous ont reçu davantage de votes à eux-seuls qu'il n'y a eu d'écart de voix entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Autrement dit, le désistement d'un seul d'entre eux aurait vraisemblablement suffi pour permettre à Mélenchon de passer le 1er tour.

C'est en tout cas l'avis de Ségolène Royal qui ne décolère pas face à ce suicide collectif. Elle reproche aux leaders des différents partis de gauche de ne pas s'être désistés : « ils auraient dû le faire pour répondre à l'aspiration de l'électorat de gauche, Jean-Luc Mélenchon serait au second tour et ça serait bon pour la France ».

Sauf que cela ne s'est pas passé ainsi. La gauche aura beau ruminer inlassablement les choses, comme souvent, elle a perdu sur toute la ligne.

 

Marine Le Pen accuse Mélenchon d'avoir fait élire Macron

Finalement, aucun doute, le front républicain, appuyé par Mélenchon et par une large majorité de la gauche, a bel et bien fonctionné et a bien eu la peau de Marine Le Pen une seconde fois en 5 ans, comme il avait eu celle de son père 20 ans auparavant. Chose que ne manquera d'ailleurs pas de saluer, dès le lendemain, le JDD : « Présidentielle : au lendemain du second tour, un front républicain fracturé, mais toujours d’actualité ».

La position neutre de la part du chef de file de LFI vis-à-vis du président de la République au soir du premier tour ne passe toujours pas du côté de Marine Le Pen. Le 8 mai dernier, depuis Hénin-Beaumont (62), elle déclare que Jean-Luc Mélenchon « a fait élire Emmanuel Macron », précisant même que « cela le discrédite absolument pour pouvoir se mettre dans la posture d'un opposant ». Elle enfonce le clou : « Il joue les fous du roi, il surjoue l'insolence à l'égard du président, mais manifestement ils ont des rapports beaucoup plus proches et réguliers que ce qu'ils veulent bien montrer ». La numéro 1 du RN tente d'entretenir le flou quant à une connivence entre Mélenchon et Macron. Elle fait référence à ce SMS qui, selon le Canard enchaîné, aurait été envoyé par le leader de La France Insoumise au chef de l'État durant l'entre-deux-tours : « J’ai clairement pris position contre Le Pen. À vous maintenant, de donner des signes clairs à nos électeurs pour leur permettre de bouger. ».

Après que certains cadres de la NUPES ont notamment tenté de noyer le poisson en qualifiant de « bidon » l'information, Jean-Luc Mélenchon, comme le rapporte BFM, reconnaîtra quant à lui avoir bien échangé des SMS avec Emmanuel Macron, mais niera toutefois avoir envoyé ce message.

Toujours est-il que cet échange, ainsi que son appel à ne pas voter Le Pen, vaudra à Mélenchon d'être considéré comme un « traître » par une partie des Français, de gauche comme de droite, qui étaient partisans du « tout sauf Macron ». Ils ne pardonnent pas au chef de LFI de ne pas avoir au moins également appelé à ne pas voter Macron. 

Marine Le Pen, elle, a en tout cas décidé de ne pas lâcher Jean-Luc Mélenchon durant cette campagne des législatives, notamment en raison du danger grandissant qu'il représente à l'approche du scrutin.

En effet, La France insoumise, forte de sa domination à gauche suite au premier tour de l’élection présidentielle, annonce un « troisième tour » lors des législatives et demande à ses concurrents d'hier de s'unir derrière des candidatures uniques au sein d'une nouvelle coalition : la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES), avec pour ambition affichée de placer Jean-Luc Mélenchon à Matignon.

Caricature de Ara, pour France-Soir
Caricature de Ara, pour France-Soir

Ce qui apparaissait encore comme impensable début avril prend bel et bien forme début mai. La gauche, avec ses quatre plus « gros » partis, a réussi à trouver la voie de l'union. Plus que d'une véritable nouvelle union d'idées entre individus qui s'invectivaient encore hier, il s'agit, comme souvent en politique, surtout d'une union d'intérêts. En effet, sur 577 circonscriptions à glaner, il est beaucoup plus simple de s'entendre de manière horizontale entre familles politiques que sur une élection présidentielle où un seul gagnant remporte l'ensemble du gâteau... Comme si de rien n'était, les ennemis d'hier ont donc soudainement décidé de ne former plus qu'un. PS, PCF, EELV, LFI et quasi tous les courants de la gauche se sont rangés derrière une seule étiquette conférant à cette coalition une véritable légitimité. Seuls Poutou et Arthaud refusent de participer à l'aventure, notamment en raison du ralliement du PS à la NUPES. Une défection qui, au vu de leurs scores, s'apparente davantage à une décision symbolique que stratégique.


La suite de cet article est à lire ici :

Conséquence directe de cette nouvelle union de la gauche : panique chez le RN, mais aussi et surtout en Macronie ! Branle-bas de combat immédiat face à cette coalition potentiellement...
Un front républicain macroniste-lepeniste en marche contre la gauche [2/5]

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