Ce qui détermine l’exploit

Auteur(s)
Rorik Dupuis Valder pour France-Soir
Publié le 20 juin 2024 - 17:46
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Ce qui détermine l’exploit
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TRIBUNE - La tenue des prochains Jeux olympiques à Paris, creuset des Lumières, est l’occasion de nous interroger sur la fonction pacifique et universaliste du sport, alors que le terrorisme techno-sécuritaire, voulue par la société du contrôle et sa « nouvelle normalité », succède sans mal au totalitarisme sanitaire du Covid qui nous avait préparé, par les lois scélérates d’exception et l’état d’urgence abusif, à voir disparaître nos libertés fondamentales de réunion et de circulation, autant que les droits au travail physique et à disposer de son corps suivant le principe essentiel de consentement éclairé. 

En sport, l’exploit reste un mystère. Qu’est-ce qui fait un champion ? Qu’un coureur devance ses concurrents, tient la distance et prend le dessus ? Voilà une question à laquelle on ne saurait véritablement répondre, tant l’exploit est fragile, déterminé par une multiplicité de facteurs dont l’incidence varie sensiblement d’un athlète à l’autre, d’un instant à l’autre. Au-delà de l’avantage physique ou de la maîtrise psychologique, le sport individuel est aussi affaire de souffrance et de délivrance. 

Il me semble qu’on peut d’abord parler de paramètres objectifs et de prédispositions, dont la morphologie — voire le phénotype —, la motricité et l’explosivité musculaire, l’alimentation, l’application et la régularité à l’entraînement, la qualité et la personnalisation de la formation reçue, ainsi que l’héritage d’une culture sportive particulièrement vive, favorisée au plus tôt par un parent ou un proche. 

À ces critères de base, qu’on qualifiera d’« invariants », s’ajoute un ensemble de facteurs individuels et environnementaux plus relatifs, comme l’éducation familiale et institutionnelle, l’origine sociale, l’équilibre psycho-affectif, la résistance à la douleur, le caractère compétitif et la volonté personnelle — cette dernière, indéfinissable car relevant de l’intimité de l’être, étant probablement la plus décisive. 

Mon expérience d’entraîneur d’athlétisme pour les catégories jeunes (en Afrique du Nord notamment) et mes nombreuses années de pratique intensive de course de demi-fond — n’ayant jamais eu personnellement pour autant le besoin de compétition — m’amènent à considérer la performance sous un autre angle que celui du simple effort, méthodique et mesurable : je dirais qu’elle tient, en partie, d’un processus de résilience plus ou moins conscient. 

Je ne parviens en effet à me convaincre d’une explication exclusivement rationnelle, purement anthropologique, de l’exploit sportif. Car l’enchaînement et la concordance des faits ne suffisent pas : il y a dans cet état de crise quelque chose de quasi mystique. Quelque chose d’autre, qui surgit de l’arbitraire ; une prouesse d’inégalité permise autant par une concentration extrême que par un abandon sacrificiel de soi. 

Je vois dans la « volonté » du champion la manifestation la plus pure, et en même temps la plus critique, de la profondeur conquérante de l’individu, une forme de bestialité contenue et sublimée, de cette détresse et de cette solitude motrice qui font les héros : volonté de s’imposer, volonté d’échapper à quelque chose ou quelqu’un, volonté de servir de modèle, volonté supérieure de reconnaissance. 

Il n’aura échappé à personne que la très grande majorité — pour ne pas dire la quasi-totalité — des records de course à pied est détenue par des athlètes d’origine africaine (plus spécifiquement d’Afrique de l’Ouest pour les épreuves de sprint et d’Afrique de l’Est et du Nord pour celles d’endurance). En ce sens, l’athlète afro-américain Michael Johnson, coureur légendaire de 200m et 400m dans les années 1990, détenteur de 4 titres olympiques et 8 mondiaux, déclarait en 2012 à l’occasion des Jeux de Londres : « Toute ma vie, j'ai cru que j'étais devenu un athlète grâce à ma détermination mais il est impossible de croire qu'être le descendant d'esclaves n'a pas laissé une empreinte sur moi à travers les âges. Aussi difficile à entendre que ce soit, l'esclavage a bénéficié aux descendants comme moi : je pense qu'il y a un gène athlétique supérieur. » 

Si la thèse de M. Johnson pouvait faire bondir ou ricaner les bien-pensants et autres conservateurs de la science, elle semble aujourd’hui tout à fait recevable et pertinente au vu des recherches en épigénétique qui tendent toujours plus à montrer le caractère héréditaire des traumatismes et l’impact transgénérationnel des violences subies par une population donnée — ici l’esclavage, les discriminations et humiliations à répétition endurées par les Noirs à travers les siècles. Voilà en tout cas un domaine vaste et sensible, qui mérite d’être exploré. 

J’en reviens ici à mon humble expérience d’entraîneur : parmi les jeunes athlètes que j’ai eu à former et accompagner, il m’est apparu chez ceux qui, à terme, se distinguaient par leurs performances — outre leur motivation propre, leur environnement social ou familial —, un caractère commun que je traduirais par l’expression de nervosité intérieure, avec tout ce qu’elle comporte de noblesse et d’intelligence primitives : un instinct expressif, plus actif que la moyenne, allié à une certaine fragilité affective, paradoxalement proportionnelle à la force employée pour gagner et se surpasser. Cette nervosité étant sans doute à associer à un besoin de liberté ou un désir d’indépendance — plus ou moins inné, plus ou moins encouragé — particulièrement prégnant. 

Un aspect qui s’avère tout aussi déterminant dans la réussite de l’athlète est bien entendu la confiance qu’on peut placer en lui : celle-ci a quelque chose de proprement magique, de formidablement révélateur, en ce sens qu’elle agit comme un carburant psychologique, relationnel, sur celui qui en manque ou en a été injustement privé. Il est toujours fascinant de voir à quel point l’être se métamorphose, se sent capable, fier et investi, dès lors qu’on croit en lui, qu’on le considère, le soutient et l’élève, avec autant d’exigence que de loyauté. 

Certains champions se diront poussés par la foule ou par une force inexpliquée, d’autres portés par un souffle divin ou le besoin de prouver au monde qu’ils existent ; quoi qu’il en soit, il est certain que la confiance fait des miracles. Cette spécificité profondément humaine, d’une efficacité infinie mais aussi d’une précarité vertigineuse, aucune machine et aucune idéologie ne pourront la corrompre. Si le Sport nous rapproche de l’animal, il nous éloigne de la violence. 

N’en déplaise aux esprits académiques, pour lesquels le calcul est la règle, l’exploit ne naîtra jamais que du travail et de la compétence acquise ; il est en plus l’accomplissement d’une urgence et d’une volonté suprêmes de l’être, qui mobilise ses ressources les plus intimes pour continuer à faire solidairement vivre l’idée de perfection humaine. 

Gardons en tête que l’homme est un animal évolué. En 1929, le physiologiste américain Walter Bradford Cannon a été l’un des premiers à théoriser le principe de la réponse combat-fuite, selon lequel un animal en proie à une menace réagit au stress par l’attaque (le combat) ou par l’esquive (la fuite). Si l’on applique ce principe de double contrainte à l’homme, on peut imaginer que certains groupes et individus porteurs — malgré eux — d’une mémoire traumatique particulièrement vive aient développé, culturellement, une aptitude plus poussée que la moyenne pour la course à pied ou pour le combat (je pense notamment à la boxe et ses variantes). 

Par ailleurs, il semblerait que l’urbanisation et la sédentarisation de l’homme — amenant à sa déconnexion progressive d’avec la nature — aient inévitablement conduit à une diminution de ses capacités originelles de résistance au stress, et par là même à une réduction de sa force explosive comme de sa VO2 max (consommation maximale d’oxygène), essentielles chez les sportifs de haut niveau. Paradoxalement, si le confort est devenu une nécessité pour beaucoup, il serait, dans une certaine mesure, un frein à la performance ! 

Enfin, l’émotion qui nous saisit à la vue d’un athlète plus déterminé que les autres, plus en danger que les autres, ou plus solidaire de son ascendance et de son héritage historique, n’a-t-elle pas à voir avec une empathie profonde pour celui qu’on a méprisé, violenté, asservi ou humilié ? La victoire étant la manifestation la plus franche, la plus spectaculaire, de l’émancipation. Car c’est cela, être un champion : ne jamais cesser de se battre pour sa liberté. Et celle des autres. 

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