Le boycott antirusse en marche accélérée

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Estelle Fougères, pour FranceSoir
Publié le 05 mars 2022 - 12:00
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Affiche du film 'l'Arche russe' d'Alexandre Sokourov
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Celluloïd films
Détail de l'affiche "L'Arche russe" d'Alexandre Sokourov
Celluloïd films

TRIBUNE - Les nostalgiques de l’Union soviétique pourront se réjouir : les purges sont de retour. Nous sommes au dixième jour du conflit russo-ukrainien et le bannissement des artistes ou sportifs parce qu'ils sont russes, s’intensifie de toutes parts. Devenus persona non grata de toutes les scènes occidentales, ils sont suspendus de leurs fonctions les uns après les autres.

Punir les Russes à tout prix

Cela a commencé un peu comme une farce, avec l’exclusion de la Russie du concours de l’Eurovision. Depuis, on ne compte plus le nombre d’artistes chassés des théâtres, opéras, festivals ou compétitions sportives.

Punir les Russes parce qu’ils sont russes… telle semble être la volonté des Occidentaux. Désormais, s’ils veulent continuer à exercer leurs fonctions, les Russes sont invités à exprimer publiquement leur opinions politiques et à dénoncer la politique de Vladimir Poutine.

Ces derniers jours, le monde de la musique classique a été secoué par le limogeage de  Valery Gergiev, chef d’orchestre et directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Munich.

Le maire de la ville, Dieter Reiter, lui avait demandé de s’exprimer sur le conflit en prenant clairement ses distances avec le régime de Poutine. Une demande à laquelle le chef d’orchestre, connu pour sa proximité avec le maître du Kemlin, n’a pas cédé.

Depuis le 23 février 2022, Valery Gergiev était à la direction musicale de l’opéra "La dame de pique" de Piotr llitch Tchaïkovski, joué à la Scala de Milan. La direction du théâtre lui avait demandé de s’exprimer publiquement en plaidant pour une "solution pacifique" au conflit. Une demande à laquelle le chef d’orchestre n’a pas accédé. Ce refus lui vaut aujourd’hui d’être retiré de l’affiche à partir du 7 mars 2022, pour une période indéterminée.

La censure peut prendre également des allures d’autocensure. En délicate posture, la chanteuse lyrique Anna Nebrebko a décidé de suspendre tous ses concerts.

Hier, c'était au tour du délégué général du Festival de Cannes d’exclure les délégations russes de sa prochaine édition, qui aura lieu du 17 au 28 mai prochain. « Une façon pour nous de protester contre ce qui se passe là-bas » déclare Thierry Frémaux, sur France Info. « On a voulu marquer notre désapprobation, aussi modeste soit-elle ». Cette décision est d’autant plus incompréhensible que l'immense majorité des réalisateurs et acteurs russes ne soutiennent pas la politique de Vladimir Poutine et ont fait connaître leur position publiquement.

Aux pires moments des tensions avec l’Iran, les échanges artistiques n’ont jamais cessé. Les réalisateurs iraniens, dont l'immense majorité dénonçaient le régime des mollahs, n’ont jamais été interdits de Festival de Cannes.

La bêtise passe la barrière des espèces

Après les artistes, les sportifs, les restaurateurs, c’est au tour des chats d’origine russe d’être exclus des différents événements où ils sont censés participer. « Le conseil d’administration de la Fife estime qu’il ne peut pas simplement être témoin de ces atrocités et ne rien faire » a écrit la Fédération Internationale féline dans un communiqué paru le 3 mars. Que s’est-il passé pour que ces pauvres bêtes soient ainsi chassées ? Auraient-elles répondu « niet » lorsqu’on leur a demandé de condamner la politique russe ?

Lire aussi : Guerre en Ukraine: la Fédération internationale féline bannit les chats russes de ses compétitions

Sur les traces du wokisme

Si l’on pense que le monde des idées ne progresse que par l’échange et le débat contradictoire, nous avons de quoi être inquiet. Sans dialogue, il ne reste que la confrontation violente. Aujourd’hui, le conflit entre la Russie et l’Ukraine infecte les rapports humains et sociaux, et achève de fracturer une société sérieusement fissurée.

La haine contre les Russes, encouragée par les autorités, les médias et les institutions n’a plus aucune limite. Tout ce qui est russe semble disqualifié et bon à jeter à la poubelle. Même les morts font les frais de cette crise.

Le théâtre national de Zagreb vient de déprogrammer des œuvres de Tchaïkovski, en solidarité avec le peuple ukrainien. En Slovaquie, l’orchestre philharmonique national a censuré de son programme une partie de la cantate Alexandre Nevski de Serge Prokofiev.

Le 1er mars 2022, l’écrivain italien Paolo Nori, également professeur à l'université de Milan, a dénoncé l’annulation de son cours dédié à l’écrivain russe Fedor Dostoïevski. 

« Je pense que ce qui se passe en Ukraine est une chose horrible et j'ai envie de pleurer rien qu'en y pensant. Mais ce qui se passe en Italie aujourd'hui, ces choses-là, sont des choses ridicules : censurer un cours est ridicule. Non seulement être un Russe vivant aujourd'hui en Italie est un péché, mais être un Russe mort l'est également. Lorsque Dostoïevski était vivant, en 1849, il a été condamné à mort parce qu'il avait lu quelque chose d'interdit »  a déclaré Paolo Nori, très abattu.

De très nombreuses institutions prestigieuses ont pris des distances avec la culture russe. C’est le cas du Royal Opera House de Londres qui vient d’annuler la série de représentations du ballet du Bolchoï prévues pour l’été prochain. Des actions qui ne sont pas sans rappeler celles des wokes dont elles partagent toutes les simplifications renforcées par l’esprit de meute.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les batailles avaient lieu sur le territoire, personne n’a jamais eu l’idée d’interdire Goethe, Schiller, Mozart ou Beethoven. 

Si les appels à la paix se multiplient de toutes parts, la guerre à la culture russe semble bien avoir été déclarée.

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