Fallait-il supprimer l’ÉNA ?

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Fallait-il supprimer l’ÉNA ?

Publié le 08/04/2021 à 20:18
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Auteur(s): Christian de Dadelsen, journaliste pour FranceSoir
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ANALYSE - Emmanuel Macron vient d’annoncer qu’il va supprimer l’École Nationale d’Administration. L'idée n'est pas nouvelle. En 1999, les députés François Goulard et Renaud Muselier avaient déposé une proposition de loi allant dans ce sens. En 2004, Bruno Le Maire, actuel ministre des Finances, diplômé de l’ÉNA, expliquait : « Je ne renie ni mes diplômes, ni mes études, qui m'ont demandé des sacrifices considérables. Mais il faut être un pur produit du système pour comprendre comment on a confisqué le pouvoir aux Français et pour réformer ce système en profondeur ». Une phrase qui prend une résonance toute particulière aujourd’hui.

En septembre 2016, dans une interview au Parisien, il proposait de supprimer l'école. Le candidat à la primaire de la droite expliquait que l’ÉNA avait « rempli son office pendant des années, formé des fonctionnaires de grande qualité… mais nous entrons dans un monde nouveau : celui des entrepreneurs, de la créativité, de l'innovation… la haute administration doit reprendre sa juste place ».

Bruno Le Maire faisait alors la promesse suivante :  s’il était élu, « l'ÉNA sera supprimée et remplacée par une école d'application sur le modèle de l'École de guerre, à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leurs parcours professionnel ».

Michel Zumkeller, député du Territoire de Belfort, rappelle que l’École, créée en 1945, avait pour objectif de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires et de reconstruire le pays par la planification économique. Or, selon lui, elle est loin d’avoir répondu aux attentes. L’ÉNA a même un autre inconvénient : elle contribue à l'uniformisation de la pensée. Sa suppression pourrait être l’occasion de diversifier les modes de pensée dans l'administration. 

Ceux qui sont contre, comme Cédric Passard, maître de conférences en science politique à Sciences Po Lille, craignent que la fermeture de l’ÉNA ne favorise le népotisme et le clientélisme qui prévalaient auparavant dans le recrutement de la haute fonction publique. Cela risquerait d’accroître les tendances managériales de la fonction publique et pourrait profiter surtout aux "business schools" dont les anciens élèves sont de plus en plus présents dans les cabinets ministériels. Plutôt que d’abolir l’ÉNA, Cédric Passard aurait trouvé plus judicieux de chercher à la réformer.

Quoi qu’il en soit, Emmanuel Macron reste dans sa logique d’ouvrir la haute fonction publique à la société civile. Pour le meilleur ou pour le pire, d’ailleurs, car le résultat ne sera pas le même si les hauts fonctionnaires viennent de divers horizons ou seulement des grandes écoles de commerce… On peut craindre une "uberisation" assumée de la haute fonction publique qui ne trahirait pas la conception que peuvent avoir les GAFA de la modernisation des institutions : démarches administratives informatisées, services publiques privatisés, lobbying nationalisé, bureaucratie simplifiée et renforcée… L’État géré comme une multinationale, en somme. On ne dépossède pas vraiment l’élite, on change simplement d’élite pour mettre aux commandes de l’État les chefs d’entreprise de demain. 

Qu’est-ce qui nous dit que dans cinq ans, on ne proposera pas à nos enfants de rejoindre HEC Fonction publique : l’école la mieux notée pour administrer n’importe quel pays, du Bhoutan à la Belgique ? Qu’est-ce qui nous dit qu’Emmanuel Macron ne supprime pas une école gratuite accessible sur concours pour imposer un modèle d’école de l’administration s’inspirant de l’Université d’Eton, la grande école britannique qui forme les gosses de riches du pays à devenir ses dirigeants ?

Le président de la République, qui vient de l’ÉNA, a beau prétendre qu’il se soucie du jeune d’origine modeste qui se dirait que ce genre de formation « n’est pas pour lui », on peut se demander si grâce à la suppression de l’ÉNA, ce même jeune aura davantage l’ambition d’accéder à un haut poste de la fonction publique, ainsi que les moyens de se payer une formation dans une école privée… 

Derrière les promesses égalitaires se cachent parfois des clivages sociaux toujours plus pervers… 

Auteur(s): Christian de Dadelsen, journaliste pour FranceSoir

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