Immersion dans un café résistant

Auteur(s)
Benjamin Cauchy
Publié le 14 janvier 2021 - 16:31
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café
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BC
Liberté ordinaire devenue transgression.
BC

La résistance implique la discrétion. Aussi, les lieux et noms ont été changé. Seuls les faits et dires sont sincères. Quelque part en France.

Depuis le premier confinement, Jeannine n'a jamais fermé son café. Au cœur de ce village de Corrèze, ressemblant à des centaines d’autres, face à la mairie, Jeannine accueille tous les matins à 8 heures ses habitués, des voisins et des curieux. L'estafette de la Gendarmerie nationale passe plusieurs fois par jour, comme d’habitude, devant l'établissement et n'entrave en rien cet espace de liberté, de "résistance" comme la tenancière l'exprime haut et fort derrière son comptoir. Proche des soixante printemps, Jeannine est veuve et tient ce commerce depuis plus de 15 ans.  Lui demandant pourquoi elle restait ouverte, pourquoi elle bravait l’interdit, le risque d’amende, les poursuites, elle avoue ouvrir "plus pour mes clients" que pour elle. "J’ai écrit sur mes pancartes que je vendais à emporter, ils ne pourront pas me chercher des ennuis. Elle fait fi des risques encourus mais son regard ne trompe pas. Il est celui d’une femme qui contemple impuissante la décomposition économique de son canton, et plus douloureusement celui de son business, son "bébé". "les primes ce n’est pas une solution, le PGE non plus, ce que l’on (les commerçants) veut, c’est ouvrir. Qu’ils nous laissent faire à Paris. Nous, on sait comment ça marche un commerce, et on fait attention. On peut mettre en place des protocoles. Tout n’est pas écrit dans les livres". Parfois les clients les plus fidèles sont installés au fond du café, loin des regards des grandes vitres de l’établissement. Ce matin de janvier 2021, le sapin de Noël brillait encore dans la vitrine et les clandestins de la caféine étaient accoudés au comptoir ou posés sur la moleskine des banquettes.

Maurice a 58 ans, fort, les cheveux poivre et sel, la salopette chevillée, tel un étendard. Artisan couvreur, il s’est installé dans le bourg en 1992. Il aime son métier, "travaille de [s]es mains" dit-il fièrement. Le profil type de l’enfant d'immigrés portugais qui passera sa vie à s'épanouir dans et par le travail. Il ne fait plus confiance à "ce gouvernement d'amateurs, il nous emmène droit dans le mur". Il est inquiet pour la survie de son entreprise : "le carnet de commandes est bientôt vide. C’est toute ma vie. J’ai tout misé dans ma boîte. À ce rythme, mon prochain chantier ce sera Pole Emploi" lâche-t-il d’un air ironique. Son fils quant à lui, a vu son contrat d'intérim prendre fin précipitamment. Le moral est en berne. Comme tous dans ce café.

A deux tabourets de bar, distance sanitaire oblige, Camille tourne son petit crème, posé sur le zinc près d’une fiole de gel hydroalcoolique. Un condensé de bon sens sur quelques centimètres carrés. Surréaliste. Elle est aide-ménagère dans les villages alentours. Chaque jour, Camille visite les personnes âgées pour les accompagner dans leurs tâches quotidiennes. "Je les aide à se vêtir, je leur fais à manger". Elle laisse sa colère s’exprimer : "je n'ai pas pu embrasser Maman qui est en maison de retraite depuis 9 mois. Elle meurt à petit feu, c'est n'importe quoi, je ne peux même plus approcher ma propre mère alors que je vais visiter des dizaines de personnes âgées tous les jours". Ubuesque.

"Colère légitime" dit Mickaël. Il se définit comme "souverainiste" mais précise-t-il, n’est pas encarté. "Je ne me retrouve pas dans les partis d’aujourd’hui. Depuis qu’ils nous ont volé le référendum de 2005". Maurice le couvreur lui faot remarquer qu’il n’avait pas l’âge de voter il y a 15 ans. Tout le monde rit, thérapie collective qui ne porte pas son nom. Mickaël vient dans ce troquet en estimant réaliser un acte de résistance. Du haut de ses 28 ans, il dépeint un "spectacle de marionnettistes, une caricature de pouvoir ", persuadé que cette épidémie est "l'occasion rêvée pour les puissants de contraindre les plus fragiles, les surveiller, les contrôler ". 

Si vous leur posez des questions sur la crise du Covid-19, ils répondent d’un seul être, ils n’ont pas de doute sur la présence de l’épidémie mais sont désabusés par la gestion de la crise, les mensonges du gouvernement. "ils vont faire crever le pays, ruiner chacun d’entre nous. Ils ne se rendent pas compte là-haut. Les masques, les tests, les vaccins, les congélateurs pour les vaccins. Y’a toujours un truc qui coince". Expression de "la France d’en bas" de Raffarin, "la France silencieuse" comme l’évoque Jean Castex. Force est de constater que ce n’est pas la France qui est silencieuse, mais ses gouvernants qui sont sourds. Au fond, la télévision diffuse Pascal Praud plus tard, Morandini viendra le remplacer. Comme chaque matin, CNews s’est invité dans les conversations.

Drôle d'atmosphère. Partages d'état d'âme, de doutes et d'espoir aussi, comme une sorte d'exutoire collectif, socialisation de fortune pour rompre avec le télétravail, l'isolement, la peur du lendemain. Ici, les fragilités de chacun sautent aux yeux. L'absence de pudeur est sans doute liée à ce besoin criant d'humanité. Simplement des tranches de vies qui se croisent et se soutiennent.

Cela ne prouve rien. Ce bistrot n'est pas le reflet de la France. Il est pourtant à l’image de cette goutte d'eau que le colibri porte en son bec contre l’avis général. Les autres animaux de la forêt, apeurés, sont devenus des concitoyens trop conciliants ; la forêt embrasée, notre pays. Ce café fait écho à ce qui caractérise l'esprit français, celui de la liberté. Nul doute que dans chaque contrée de l’hexagone, des centaines de Jeannine ouvrent chaque matin et restent le creuset de notre indispensable lien social. Des ronds-points aux arrière-salles des restaurants.

Qui aurait imaginé qu’en 2021 des Français se cachent pour continuer à faire peuple, "la plus grande crainte de ceux qui nous gouvernent".

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