Stade de France: les déflagrations politiques d'une "soirée du chaos"

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FranceSoir
Publié le 11 juin 2022 - 15:54
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Gérald Darmanin et Amélie Oudéa-Castéra, auditionnés au Sénat le 1er Juin 2022.
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F. Froger / Z9, pour FranceSoir
Gérald Darmanin et Amélie Oudéa-Castéra, auditionnés au Sénat le 1er juin 2022.
F. Froger / Z9, pour FranceSoir

Ce qui devait être une soirée de rêve pour les fans de football a tourné au fiasco général. Le samedi 28 mai dernier, la finale de la Ligue des champions, qui devait initialement se jouer à Saint-Pétersbourg, s'est finalement tenue au Stade de France, à Saint-Denis, car Emmanuel Macron a insisté pour. Retour sur un événement qui a profondément terni l’image de la France, des scènes d'une violence inouïe et le déni des autorités, le tout ayant fait tourner le divertissement planétaire à la crise politique et diplomatique.

Une soirée qui vire au fiasco général

Tout commence le samedi 28 mai à 18 h 30 lorsque les premiers supporters commencent à affluer aux abords du Stade de France. Très vite, la plupart sont bloqués et ne peuvent accéder aux zones de contrôle des billets.

Plus tard dans la soirée, aux alentours de 20 heures, des jeunes commencent à escalader les grilles du stade et certains réussissent à pénétrer illégalement à l’intérieur. Très vite, des émeutes éclatent, tandis que de plus en plus de jeunes font bloc afin de pénétrer de force dans le stade, alors que de nombreux supporters anglais, en possession de billets, ne peuvent pas entrer. 

Prévu à 21 heures, le match sera d'abord décalé à 21 h 15 puis 21 h 36, un retard exceptionnel pour un match de ce standing.

C'est à partir de 22 h 22 que des supporters proches de la "fan zone" de Liverpool se font gazer et matraquer par les forces de l'ordre. Ces interventions violentes ont suscité une polémique, sachant que la plupart des jeunes délinquants ayant forcé l'entrée du stade sont rentrés en toute impunité et ont pu assister au match, privant de fait d'autres supporters. 

Les images de cette répression brutale des forces de l'ordre font alors le tour du monde :

Certains accusent policiers et stadiers d'avoir failli à leurs devoirs, d’autres pointent du doigt un manque d’organisation générale de la part de l’Union des associations européennes de football (UEFA).

Voir aussi : Foot: après le fiasco de la Ligue des champions, l'heure des explications

Entre #DarmaninDémission et divergences politiques

Les réactions des responsables français n'ont pas tardé : Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, a mis en cause dès le samedi soir "des milliers de ‘supporters britanniques’, sans billets ou avec des faux billets qui ont forcé les entrées et, parfois, violenté les stadiers".

La stupéfaction devant la thèse du ministre a suscité un tollé, les appels à la démission se multipliant, jusqu'à propulser le hashtag #DarmaninDémission en tête des tendances Twitter.

Une position que le locataire de la place Beauvau a réitérée plusieurs fois, notamment lors d'une conférence de presse tenue avec la ministre des Sport, pointant "des regrets pour l'organisation" et taclant les supporters britanniques : 

Un journaliste de Valeurs Actuelles a listé les nationalités des personnes placées en garde à vue samedi : "Pas un Anglais et pas un Espagnol mais une majorité d'Algériens (18), Tunisiens (2), et Marocains (2). "9 Français dont 7 dont le nom est maghrébin ou africain", confie une source policière. "Les motifs des interpellations sont les suivants : vol avec arme, vol avec violence, recel, violences sur PDAP, violences en réunion, dégradations, tentative d’intrusion dans le stade, vol à la roulotte", assure une autre. Le ministre de l'Intérieur lui a indirectement répondu peu après : "Contrairement aux allégations et fausses rumeurs, sur les 29 interpellations aux abords immédiats du Stade de France, la moitié étaient des Britanniques dont neuf pour intrusion".

Interrogé sur BFM TV dimanche midi, Jean-Luc Mélenchon a, pour sa part, fustigé l’organisation et la stratégie policière qui n’a pas fonctionné, décrivant toutefois les supporters anglais comme "n’étant pas des tendres, pas des gentils". De son côté, Marine Le Pen ne met pas du tout en cause les supporters anglais, mais dénonce au contraire des émeutes provoquées par "des bandes de voyous de la Seine-Saint-Denis". Quant à Éric Zemmour, il a déclaré sur Europe 1 que le problème ne vient "ni des supporters anglais ni des policiers, mais de l'enclave étrangère qu'est devenue la Seine-Saint-Denis".

Violences, fraude, dégradations... "30 000 à 40 000 faux billets" 

De l’autre côté de l’Atlantique, la maire de Liverpool, Joanne Anderson, critique vertement un management désastreux et un traitement brutal des fans anglais de Liverpool. Elle exige également de la part l’UEFA et du président Macron, l'ouverture d'une enquête afin que toute la lumière soit faite sur ces évènements. Enfin, elle conclut son tweet en dénonçant l’indignité des politiques qui blâment les supporters anglais des débordements.

Plusieurs supporters anglais ont exprimé leur colère, notamment sur CNews. Certains d'entre eux, munis de billets valables, se sont plaints de ne pas avoir pu entrer. Leur amertume est grande et certains, excédés, ont déclaré ne plus jamais vouloir revenir à Paris et en France après ces événements.

L'accusation de fraude massive de faux billets dénoncée par Gérald Darmanin n’est pas du goût de tous. Le directeur général de l’association Football Supporters Europe, Ronan Evain, s’est étonné de ces chiffres de "30 000 à 40 000 faux billets" : 

Invitée sur RTL, Amélie Oudéa-Castéra, la ministre des Sports, a soutenu les propos du ministère de l’Intérieur.

Plus tard, on apprend que la FFF et l'UEFA évaluent à 2 800 les "faux billets scanés" samedi.

UEFA et Liverpool se renvoient la balle 

L'histoire des supporters de Liverpool est marquée par les drames du Heyzel (Belgique,1985) et d’Hillsborough (Royaume-Uni, 1989), où de nombreux fans avaient perdu la vie, piétinés contre les grilles. Même si les évènements de samedi n'ont pas pris ce tour tragique, l'impossibilité d'assister au match pour des centaines de supporters britanniques, alors que les prix du billet à l’unité varient de 200 à 5 000 euros, et la tension montée à son comble avec les forces de l'ordre, ont réveillé de mauvais souvenirs.

"Nous sommes extrêmement déçus des problèmes d'accès et des violations du périmètre de sécurité qu'ont subi les supporters de Liverpool", a avoué le club anglais dans un communiqué. De son côté, l’UEFA affirme quand même que les incidents ont été provoqués par les milliers de spectateurs munis de faux billets.

"Le problème, c'est qu'il y avait trop de faux billets. Soit en papier, soit sur téléphone. Ça ressemblait aux vrais billets, mais ça ne passait pas sur le lecteur", déclarait un agent de sécurité sur TF1

Auditions au Sénat

Mercredi 1ᵉʳ juin, Gérald Darmanin et Amélie Oudéa-Castéra ont été auditionnés au Sénat pendant plus de deux heures. Le ministre a tout d’abord déclaré qu’il était "évident que cette fête du sport a été gâchée", regrettant "très sincèrement les débordements parfois inacceptables qui ont eu lieu". Il ajoute même que "l’image négative de ce match est une blessure pour notre fierté nationale". Ensuite, le ministre de l’Intérieur a réaffirmé le chiffre de 35 000 supporters anglais possédant un faux billet, voire pas de billet du tout. Ce chiffre est largement contesté et n'est pas partagé par l'UEFA.

"Plusieurs billets ont été dupliqués des centaines de fois", ajoute-t-il, évoquant notamment deux titres respectivement édités à 760 et 744 reprises. Le ministre de l'Intérieur a également annoncé que les citoyens britanniques et espagnols agressés à l'issue du match "pourront déposer plainte dans leur pays" à partir du lundi 6 juin et effectuer une saisine de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) si nécessaire.

Le ministre s’est par ailleurs excusé pour l’usage disproportionné de gaz lacrymogène et a demandé "des sanctions au préfet de police pour ces deux responsables des forces de l’ordre". Pour les prochains Jeux Olympiques à Paris, il y aura un nombre très important de forces publiques (police, gendarmerie, police municipale) et plus de 20 000 agents de sécurité privée.

Jeudi 9 juin, c'était au tour de Didier Lallement, préfet de Police de la ville de Paris, d'être auditionné au Sénat dans le cadre du scandale. Il a confirmé les chiffres très critiqués communiqués par le ministre de l'Intérieur. Selon lui, "les 30 à 40 000 personnes étaient derrière les barages proches du parvis du stage, en amont des dispositifs de pré-filtrage".

"C'est moi qui ai donné ce chiffre au ministre [Gérald Darmanin] et je l'assume totalement. On peut avoir des discussions sur l'exactitude du chiffre.", a-t-il martelé.

Voir aussi : Chaos au Stade de France: le préfet Lallement reconnaît "un échec"

"Stade de farce", "honteux", "soirée du chaos"

Pendant ce temps, la presse internationale s'est indignée, horrifiée du fiasco général. "Un total de 6 800 policiers, gendarmes et pompiers avaient été mobilisés pour assurer la sécurité de la finale", d'après un article de TF1

Le Daily Mail rapporte que des femmes enceintes, des enfants et familles ont été visés par les gaz lacrymogènes lancés par les forces de l’ordre françaises tandis que certains supporters ont été assaillis Place de la Nation. "La police a attaqué les fans avec des matraques et des boucliers", allègue un spectateur témoin des incidents, ajoutant que "des agents se sont tenus prêts à intervenir toute la journée avec des canons à eau et d'autres dispositifs de contrôle de la foule".

Comme le rapporte le Financial Times, l'ensemble de la classe politique de la gauche à la droite, était d'accord pour dénoncer cette "humiliation" pour la France.

Le Telegraph souligne le traitement subi par les supporters anglais : "Il va sans dire que Paris ne devrait plus organiser un tel événement tant qu'ils n'auront pas résolu ce qui a mal tourné", a déclaré M. Morris, le président de l'association des supporters handicapés de Liverpool ajoutant que des supporters de Liverpool étaient présents depuis des heures pour assister au match. Le chef de la rubrique football du média anglais raconte :  "J'ai été pris dans des gaz lacrymogènes avec des supporters qui attendaient tranquillement. C'est absolument honteux". Les propos du journaliste sportif Dominic King, du Daily Mail, ont également été relayés, comme en témoigne The Huffington Post : "Soyons parfaitement clairs : il n’y a absolument aucun reproche à faire aux supporters. La police française a utilisé du gaz poivré sans raison - et je le sais parce que j'en ai ressenti les effets avec certains collègues. La façon dont ces personnes sont traitées est une honte".

Mêmes critiques du côté de la presse espagnole, avec un article au vitriol publié dans le quotidien El Pais, dans lequel le journaliste n’a pas manqué de s'indigner en qualifiant cette Ligue des champions de "désastreuse" : "Des millions de téléspectateurs à travers le monde ont pu constater en direct sur leurs écrans et leurs téléphones portables l'incapacité de la France et de l'UEFA à organiser le plus grand événement footballistique de l'année", a-t-il déclaré avant de rappeler les trente-six minutes de retard du match en raison des incidents. 

Le titre "Stade de Farce" a fait la une du site internet de The Sun, traduisant la vision qu'ont "nos voisins européens" des récents évènements. Outre Rhin, c'est la même indignation. L’un des quotidiens allemands les plus lus, Bild, a décrit l'événement sportif comme étant "la soirée du chaos".

Certains s’inquiètent même de l’ampleur de la situation en prévision des Jeux Olympiques 2024, que Paris est censée accueillir. "Cet événement vient nous rappeler que les JO sont dans deux ans et que nous ne sommes pas prêts à les accueillir du point de vue sécuritaire en France", souligne le vice-président de la région Île-de-France sur BFM TV.

Trois jours après les évènements, le président de Liverpool Tom Werner réclame des excuses envers les supporters de son équipe dans une lettre adressée à Amélie Oudéa-Castéra, ministre des Sports.

Une issue injuste ?

La Fédération française de football a révélé jeudi 9 juin que les images de vidéosurveillance montrant les violences commises aux abords du Stade de France ont été supprimées. Le motif invoqué est qu’elles n’ont pas été réclamées par la justice, c'est-à-dire par le parquet, qui est placé sous l’autorité du pouvoir exécutif. Or, si elles ne sont pas réclamées au bout de sept jours, elles sont automatiquement supprimées. Cette suppression, plutôt opportune pour le gouvernement, jette encore le discrédit sur la gestion française...

Juste avant les législatives, la portée politique de cette affaire pourrait bien se faire sentir dans les urnes.

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