Violences lors de la Marche des Libertés à Paris

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Violences lors de la Marche des Libertés à Paris

Publié le 06/12/2020 à 13:29 - Mise à jour à 13:45
Wolf Wagner pour FranceSoir
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Auteur(s): Wolf Wagner, journaliste pour FranceSoir
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Samedi 5 décembre 2020, une nouvelle manifestation contre la loi sécurité globale a vu se mobiliser une dizaine de milliers de personnes dans les rues de la capitale. Des comportements violents ont été constatés, tant du côté des manifestants que de celui de la police. Une logique de face-à-face entre deux camps perpétuellement opposés qui semble être entrée dans une impasse. Et pendant ce temps, une question persiste : à qui profite le crime ?

La semaine précédente, le samedi 28 novembre 2020, ils étaient 46 000 selon la préfecture de police de Paris à être descendus dans les rues de la capitale. Selon les organisateurs, ils étaient plutôt 200 000. Comme souvent, la vérité devait se situer entre ces deux estimations. Lors de cette mobilisation, appelée Marche des Libertés par les organisateurs, la confrontation entre les forces de l'ordre et les manifestants les plus violents avait débouché sur des scènes de grandes tensions, avec de nombreux coups échangés de part et d'autre.

Ce samedi 5 décembre, c'était donc avec une attention toute particulière que les regards étaient tournés vers cette nouvelle mobilisation. À la différence de la semaine précédente, où le cortège de manifestants était parti de la place de la République pour se rendre vers la place de la Bastille, le parcours retenu par les organisateurs s'élançait cette fois de la porte des Lilas pour prendre la direction de cette même place de la République.

De nombreux barrages filtrants étaient positionnés tout autour de la porte des Lilas afin de procéder au contrôle des sacs, ainsi qu'à celui de leurs propriétaires. Il était difficile, voire impossible, d'entrer dans la manifestation sans avoir dû se soumettre à une fouille ou à un contrôle d'attestation.

Les gendarmes, qui ont bien meilleure cote auprès des manifestants que ne peuvent l'avoir les policiers, ont d'abord joué le jeu en ne portant pas leur casque face aux premières lignes d'une tête de cortège composée de quelques milliers de personnes, dont principalement des gilets jaunes et des manifestants sans appartenance particulière.

Malgré quelques chants hostiles à Emmanuel Macron et à Didier Lallement, le préfet de police de Paris, la cohabitation se passait plutôt bien.

 
Le milieu et l'arrière du cortège comprenaient quant à eux un mélange de plusieurs milliers de syndicalistes et de manifestants plus radicaux, dont environ 500 personnes habillées en noir de la tête au pied. Un « black bloc » s'est alors formé pour faire face aux forces de l'ordre.

Très rapidement, les premiers échanges tendus prenaient le pas sur la marche. Dans ce genre de manifestations, c'est souvent l'histoire de la poule et de l’œuf pour définir qui a allumé la mèche en premier entre les membres des forces de l'ordre et les individus les plus violents. Celle-ci ne dérogera pas à la règle. Difficile de pouvoir affirmer qui a tapé le premier, quel objet ou gaz lacrymogène a été d'abord lancé, mais la situation s'est envenimée de manière exponentielle au fil des minutes.

Après de premières escarmouches, des scènes d'échanges fraternels entre, d 'un côté, des manifestants et, de l'autre, les résidents et le personnel hospitalier d'une maison de retraite bordant l'avenue Gambetta rythmaient néanmoins le début d'une mobilisation que l'on pouvait encore qualifier de calme.



À l'avant de la marche, le cortège de tête descendait progressivement et tranquillement l'avenue Gambetta, non sans être entouré par un dispositif impressionnant de gendarmes mobiles.

Plus étonnant en revanche, cette étrange camionnette de la gendarmerie qui semblait avoir des caméras très particulières sur son toit. Alors que celle-ci n'a pas encore été ratifiée, serait-ce déjà là les signes de la mise en application de la loi sécurité globale qui tend vers une généralisation de la reconnaissance faciale ?



Toujours est-il qu'il n'aura pas fallu plus de 400 mètres pour que les premiers véritables affrontements éclatent sur l'avenue Gambetta. Cordons de boucliers et barricades de fortune se faisaient face au gré des charges et des contre-charges des uns et des autres. Des gardes mobiles accompagnés de la BRAV-M, cette unité de la police descendante directe des voltigeurs à moto, tentaient tant bien que mal d'intervenir pour ramener l'ordre. Un nuage de gaz lacrymogène particulièrement virulent recouvrait alors l'ensemble de l'artère parisienne.

La stratégie policière, déjà employée à maintes reprises dans le cadre des manifestations de Gilets Jaunes ou lors des mobilisations contre la réforme des retraites, consistait alors à essayer de couper en deux le cortège pour isoler la partie la plus violente de celle la plus calme. Ainsi, après plus d'une heure d'affrontements autour de la station de métro Saint-Fargeau, la police avait réussi à séparer la partie avant du cortège de sa partie arrière.

Deux manifestations allaient ainsi naître de cette scission. Celle de l'avant filait depuis Saint-Fargeau vers la place Gambetta, avant de bifurquer ensuite vers la place de la République, pendant que la seconde, à l'arrière, tenait ses lignes entre les deux stations de métro Porte des Lilas et Saint-Fargeau, juste derrière les locaux de la DGSE rendus célèbres par la série Le Bureau des légendes.

Du côté de cette manif « arrière », c'est une véritable guerre de position qui voyait le jour entre les forces de l'ordre et les membres les plus violents du cortège. Des feux ont été allumés comme pour marquer le territoire et la zone tenus par les manifestants, tandis que les forces de l'ordre renforçaient progressivement leurs cordons de manière à cantonner durablement ce cortège arrière sur  sa position. De là, tous les ingrédients étaient réunis pour que les choses n'aillent pas en s'améliorant. Des voitures étaient brûlées. Les vitrines d'un Carrefour, d'une agence immobilière et d'une banque brisées. La banque a en plus vu l'ensemble des ses installations saccagées et ses divers dossiers ont ensuite servi de combustible aux différents feux présents tout autour.



Une photo de l'AFP a, elle-aussi, enflammé les réseaux sociaux à la suite de cette manifestation. On y voit, un peu plut tôt dans la journée, un policier de la BRAV-M qui semble en feu. Heureusement pour lui, lorsque l'on regarde la vidéo qui a capté ce moment, on constate que les flammes n'ont en fait pas pris sur ses vêtements, c'est le souffle de l'explosion qui donne en réalité cette impression.


Après 45 nouvelles minutes d'un combat acharné, une partie des quelques milliers de manifestants, toujours coincés entre les deux cordons de police qui les encerclaient en amont et en aval de l'avenue Gambetta, décidait de s'en extirper par une résidence permettant de sortir de ce guêpier via une rue adjacente. De là, les protestataires s'étant de plus en plus éparpillés, le calme pu revenir petit à petit dans ce quartier généralement tranquille.

Pendant ce temps, la manifestation de « l'avant » arrivait quant à elle sur la place de la République. À nouveau quelques affrontements étaient constatés, ainsi que des blessés, mais les forces de l'ordre ont cette fois éprouvé moins de difficultés à interpeller les individus les plus offensifs et à faire se disperser les derniers manifestants.

Bilan de la journée : 5.000 personnes descendues dans la rue selon la préfecture de police, plutôt 10.000 selon les divers observateurs. 42 interpellations et 21 gardes à vue selon Le Parisien qui cite le parquet de Paris. Trois vitrines cassées. Cinq à six véhicules incendiés. Des blessures de part et d'autre. Un quartier traumatisé par des scènes inhabituelles pour lui...

Dans ce contexte, quelle suite donner à cette journée pour les contestataires de cette loi ? Contrairement au samedi 28 novembre, rien dans ce qui s'est produit hier ne laisse penser que le nombre de participants à cette marche permettrait d’exercer la pression populaire recherchée par ces manifestants pour faire retirer ce texte. De même, après chaque manifestations de ce type, les solutions semblent de plus en plus difficiles à trouver pour espérer sortir de cette confrontation perpétuelle entre population et forces de l'ordre.

Depuis plus de deux ans, le pays donne la sensation de s'être habitué à vivre ces scènes extrêmement violentes autour de manifestations à fortes revendications et dont les débouchés politiques sont souvent inexistants pour ceux qui décident de descendre dans la rue. Deux lectures principales dominent dans l'opinion publique pour analyser cet état de fait. D'abord, celle notamment défendue par Christian Estrosi qui consiste à dire que « des hordes de délinquants qui ne cherchent qu'à détruire la France » sont à l'origine de ces débordements. L'autre est celle de dire qu'il faut plutôt y voir l'agissement anti-républicain de forces de l'ordre qui seraient toutes ou presque devenues des individus dont le seul but serait de mater des citoyens, ce qui légitimerait par conséquent une réaction violente de la part de la population.

La vérité doit, là encore, certainement être difficile à définir, mais quelle qu'elle soit, quelles solutions s'offrent réellement à ces deux camps pour se sortir de cette logique jusqu'au-boutiste et destructrice ? Aucune.

Les manifestants descendus dans la rue qui crient leurs revendications n'ont pas d'autre issue que celle d'attendre une réponse politique, tandis que de leur côté, les forces de l'ordre sont, elles, victimes des choix stratégiques très offensifs du préfet de police de Paris, Didier Lallement, qui n'a jamais montré le moindre signe permettant d'aller dans le sens d'un apaisement entre ses troupes et la population.

En 1968, si les revendications d'une partie de la population ont pu être écoutées et entendues, afin de permettre au pays de sortir apaisé d'une confrontation qui fut également très violente, c'est d'abord et surtout parce que les ordres donnés aux forces de l'ordre étaient d'éviter le plus possible de tomber dans une stratégie de corps à corps avec les manifestants. En ce sens, le préfet Grimaud écrivait cette lettre devenue célèbre à ses hommes :

« Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu'ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j'ai raison et qu'au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez. »

Aujourd'hui, la police est souvent envoyée par sa hiérarchie comme de la chair à canon que l'on donnerait en pâture à des manifestants en colère, si bien qu'en réponse à ces violences subies, quand cette police n'est pas débordée, elle rentre trop souvent elle-même dans une logique de vengeance face à ceux qu'elle considère à présent comme ses adversaires. Ce qui accroît toujours plus le sentiment de haine entre chacun des deux camps. Une dérive commune et continue vers un cercle vicieux dont il leur sera, sans une réponse politique adaptée, très difficile de sortir.

Et pendant que tout ce beau monde s'écharpe sans parfois même savoir pourquoi, du côté de l’Élysée, on commence à regarder en direction de 2022 avec une sensation savoureuse : celle d'un avenir potentiellement prometteur.

Auteur(s): Wolf Wagner, journaliste pour FranceSoir

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