L'Allemagne annonce 100 milliards d'euros de dépenses militaires: un changement historique

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FranceSoir
Publié le 28 février 2022 - 21:51
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Olaf Scholz, chancelier allemand
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Olaf Scholz, le chancelier allemand
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Au quatrième jour de l’invasion russe, le chancelier allemand Olaf Scholz s’est exprimé hier au Bundestag lors d’une session extraordinaire pour annoncer que l’Allemagne allait augmenter ses dépenses militaires pour les années à venir. Pour ce faire, elle a décidé de débloquer une enveloppe exceptionnelle de 100 milliards d’euros.

L’Allemagne privée d’armée en 1945

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne est privée d’armée. Une décision qui s’explique autant par le traumatisme des pays qui avaient subi l’armée allemande que par la culpabilité du peuple allemand qui découvre toute l’ampleur des atrocités commises. Les spécificités de la politique de défense allemande après 1945 ne peuvent être comprises qu’à partir de ce double traumatisme.

Pourtant, face à la menace soviétique, les Américains souhaitent que l’armée allemande puisse se reconstituer. Une volonté qui s’exprime très directement par la voie du secrétaire américain à la défense Dean Acheson qui déclare en septembre 1950 : « Je veux des Allemands en uniformes pour l’automne 1951 ». 

La même année, les Français prennent l’initiative d’un projet ambitieux : la création d’une armée européenne qui prévoit d’intégrer l’Allemagne à la défense commune. Une idée de Jean Monnet qui propose au président du Conseil René Pleven : « La création, pour la défense commune, d’une armée européenne rattachée à des institutions politiques de l’Europe unie. »

Né un projet de défense commune discuté par les six pays de la CECA (France, Allemagne, Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas). Suite aux discussions, les pays signent le 27 mai 1952 le traité sur la Communauté européenne de la défense (CED). Ce projet de défense lié à l’Otan prévoit de créer 40 divisions portant un même uniforme, ce qui permettait d’inclure des soldats allemands, tout en les contrôlant au sein d’une armée européenne.

Pourtant, quelques années après, ce projet est rejeté par 319 voix contre 264 par le parlement français, après des discussions houleuses qui mettent à jour des dissensions profondes entre les partis, mais également des divisions au sein même de ces derniers. Si certains voient dans l’intégration de l’armée allemande le moyen de la neutraliser définitivement, d'autres s'opposent à ce projet, craignant que la renaissance d’une armée allemande ne provoque de nouvelles guerres. 

Comment expliquer ce revirement de la part de ceux qui avaient été les initiateurs de ce projet ? Entre la création du projet et sa finalisation par un vote du parlement destiné à l’entériner, plusieurs événements majeurs sont venus apaiser les tensions : la mort de Staline le 5 mars 1953, et l’armistice signé en Corée le 27 juillet 1953.

À ces événements, sont venus s’ajouter la défaite de Diên Biên Phu le 7 mai 1954. Ses héros morts ou blessés ravivent le sentiment national et l’armée française dans un élan de souveraineté refuse de se fondre avec les contingents d’autres nations. `

La Bundeswehr, une armée aux pouvoirs limités

Suite au désarmement post-1945 et à l’échec de la CED, une armée (Bundeswehr) a cependant vu le jour en Allemagne de l’Ouest (RFA), selon l’article 87a de la loi fondamentale : « Le gouvernement fédéral crée des forces armées pour la défense ». Toutefois, si l’armée existe et si des troupes ont été constituées, il n’y a jamais eu de véritable politique militaire en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dotée de peu de moyens, celle-ci a toujours eu une vocation uniquement défensive.

Aujourd’hui, son manque de moyens est dénoncé par l’ensemble de la classe politique allemande.

Scandalisée par la pénurie à laquelle les soldats doivent faire face, Eva Högl, déléguée à la défense, a dénoncé une défense qui peine à assurer dans certaines situations. Prenant l’exemple du front lituanien, elle a pointé des défauts massifs dans l'équipement des forces armées allemandes, qui font actuellement partie de la présence de l'OTAN en Lituanie. "Des bataillons de soldats m'ont raconté qu'ils n'avaient pas de protection suffisante contre le froid et l'humidité", a déclaré la politicienne du SPD à la rédaction du journal Augsburger Allgemeine.

En ce qui concerne la guerre en Ukraine, elle a posé des exigences claires : "L'Occident doit faire comprendre à Poutine qu'il n'est pas sans défense, mais que nous pouvons réagir militairement. La dissuasion en fait partie. C'est précisément pour cela que la Bundeswehr doit être équipée de manière à pouvoir agir en conséquence au sein de l'alliance de l'OTAN".

Lire aussi: l'Union européenne va livrer des armes à l'Ukraine, même si ce n'est pas prévu par les traités

Dans la session extraordinaire du 27 février, le chancelier précise les grandes lignes de sa politique étrangère. Pointant les déficiences en matière d’équipement militaire, il annonce la création d’un « fond spécial pour la Bundeswehr » :

« Le budget fédéral 2022 dotera ce fonds spécial de 100 milliards d’euros, une fois pour toutes. Nous utiliserons ces fonds pour les investissements et les projets d’armement nécessaires. À partir de maintenant, nous investirons chaque année plus de deux pour cent du produit intérieur brut dans notre défense. » a-t-il déclaré.

Un changement de doctrine historique

Précisant que ces investissements ne sont pas là simplement pour faire face au conflit ukrainien, il précise que les 2% des dépenses de défenses de la production économique sont là pour assurer la sécurité du pays afin de contrer les menaces à venir.

Si les ambitions de réarmement sont claires, la crise russo-ukrainienne marque un tournant historique majeur annoncé par le chancelier. Ce changement de doctrine qui rompt avec la politique initiée depuis 1945 ne manque pas d’inquiéter. Anticipant les craintes de ceux qui se souviennent que toutes les crises conduisant au réarmement de l’Allemagne ont entraîné des désastres pour l’Europe et pour le monde, le chancelier Olaf Scholz s’est voulu rassurant. « Nous ne ferons jamais usage de la force un instrument politique » a-t-il déclaré dans son allocution.

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