Laura Rapp : "Ce n'est pas le premier soir qu’on reçoit un coup de poing"

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Laura Rapp : "Ce n'est pas le premier soir qu’on reçoit un coup de poing"

Publié le 09/04/2021 à 10:02 - Mise à jour à 10:03
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Auteur(s): Aurore Van Opstal, journaliste indépendante, pour FranceSoir
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ENTRETIEN - Laura Rapp a relaté le calvaire que sa fille et elle ont vécu dans son livre « Tweeter ou mourir » (éditions Michalon). Entretien pour France Soir, sur les mythes qui entourent les violences conjugales et le combat des mères protectrices.

Ecrire n'étant pas votre métier, est-ce-que les éditions Michalon vous ont aidée à écrire votre témoignage ?
Je l'ai écrit toute seule. J'avais le choix de me faire accompagner dans l'écriture – par exemple – avec une co-autrice, mais la maison d'édition m'a encouragée à l'écrire toute seule, estimant que j’en étais capable.

On vous a sans doute posé mille fois la question, mais elle est nécessaire : que répondez-vous à ceux qui disent « qu'une femme battue n'a tout simplement qu'à s'en aller » ?
C'est effectivement la question qui revient régulièrement et c'est d'ailleurs pour ça que dans la première partie de mon livre, je suis revenue sur mon histoire avec mon bourreau pour expliquer les différents concepts que sont : la culpabilité, la peur, la honte.

Et la mise sous emprise également...
Oui, tout à fait. Et puis contrairement à ce que les gens peuvent peut-être imaginer, ce n'est pas non plus que le premier soir qu’on reçoit un coup de poing... Ce qu'il se passe au départ, c'est une histoire d'amour, du genre « le prince charmant », et en l'occurrence, j'y ai vraiment cru ! Quand je l'ai vu, je me suis dit : « C'est lui ! C'est le bon ! Il a toutes les qualités, il présente bien, il est intelligent, cultivé, marrant aussi. » Il avait de l'humour et toutes les qualités pour être un bon conjoint. Ensuite, vient la première gifle... On dit que c’est celle qu’il ne faut jamais pardonner, et c'est tout à fait juste puisque j'ai fait cette erreur. À partir de là, c'est trop tard, ce geste (la gifle) instaure l’emprise psychologique. Elle ne se voit pas réellement, mais elle est (comment dire...) insidieuse !

Si vous deviez expliquer au lecteur ce qu'est l'emprise psychologique, que diriez-vous ?
Je m'exprime évidemment avec du recul parce qu'au départ, on ne s'en rend pas compte. Il y a tout d'abord l'isolement. Mon erreur fut notamment de s'être mis ensemble tout de suite : il est venu chez moi et à partir de là l'emprise est multipliée par 100 du fait que la présence est permanente ! Je pense qu'il faut faire attention au risque d'emménager trop vite. C'est comme cela que l'emprise a commencé dans mon cas : je ne me rendais pas compte, j'étais totalement amoureuse, tous les soirs, je n'étais qu'avec lui, je ne sortais qu'avec lui et je ne voyais plus mes amis avec qui je sortais avant. 

Vous devenez en quelque sorte sa chose...
C'est tout à fait ça. Au départ, je ne le vois pas parce que je suis amoureuse, je vois ça comme une nouveauté, je me dis, « c'est ça la vie de couple » : je suis tout le temps avec lui, d'une façon, il m'isole, et ensuite quand je souhaite sortir voir un ami (homme ou femme), il était jaloux. Avec des réflexions du genre : « T'es arrivée une heure en retard, je t'attendais pour manger... » Et là, je culpabilise puisque je me dis que s'il est jaloux, c'est parce qu'il est amoureux...


Schéma du cycle des violences conjugales - solidaritefemmes-la.fr 

Vous expliquez dans la première partie de votre livre qu'il vous a trompée à plusieurs reprises...
Ça bien évidemment, je ne l'ai pas vu tout de suite. Je me mettais des œillères et naturellement, ça rajoute de la violence dans la relation. Quand il me trompait, il revenait en plein milieu de la nuit et ensuite, il me frappait. Ce qu'il me faisait était complètement incompréhensible au niveau de sa personnalité. Et c'était encore lui qui me retournait le cerveau en me disait : « Tu es folle ! » ; « tu es jalouse ! » ; « je suis en prison à côté de toi ! »

Et parfois, il découchait carrément...
Parfois, il me disait qu'il allait boire un verre avec un collègue, rien d'alarmant a priori... Ensuite, il est 22 h, l'heure passe, il envoie un message, coupe son téléphone, et là, plus de nouvelles de lui... Il m'arrivait parfois de m'inquiéter : mon conjoint, qui ne rentre pas, peut-être lui est-il arrivé quelque chose... Il buvait de l'alcool régulièrement, j'avais peur qu'il ne lui soit arrivé un accident. Parfois, j'avais seulement des nouvelles le lendemain matin, parfois en début d'après-midi. Et quand je lui demandais des comptes, il me répondait : « Oh, ça va, j'étais en soirée, ne me fais pas ch..., j'étouffe,... » En fait, il renversait complètement la situation et me faisait culpabiliser. Je pense que même dans un couple normal, lorsque le conjoint découche, c'est normal de lui demander où il était...

Évidemment...
Il s'agissait d'un véritable lavage de cerveau. Il s'agissait de la première fois que je vivais avec un homme, je me suis dit que c'était tout simplement ça la vie d'un couple. J'allais même jusqu'à me dire que le problème venait de moi !

Il y a ensuite plusieurs interventions de la police, et à la troisième, il y a une tentative d'assassinat, c'est bien cela ?
La troisième intervention, c'est celle avec le club de golf et où il met une bouteille d'eau sur ma fille. C'est à la quatrième qu'il essaie de me tuer...

C'est arrivé il y a combien de temps ?
C'était en 2018, donc 3 ans.

Avez-vous des syndromes post-traumatiques après avoir vécu l'enfer avec cet homme ? 
Bien évidemment. Tout d'abord, je n'ai plus refait ma vie depuis cette nuit-là. Ensuite, pendant deux ans, sauver ma vie et celle de ma fille fut un travail à temps plein. Là, je sors à peine des procédures judiciaires, mais naturellement, je fais preuve d'hypervigilance, j'ai des troubles du sommeil... Là, ça va un peu mieux, mais parfois ça revient. Quand il a été relâché, j'ai naturellement été moins bien. Il me traquait comme une bête sauvage et j'ai eu très peur, notamment pour mon père qui était à la retraite et qui est un peu devenu mon garde du corps. Avant cela, ça allait un peu mieux, je reprenais les transports en commun, mais clairement la tentative de meurtre et sa libération furent mes deux traumatismes. Lorsque je sortais (avant le confinement), il m'était impossible de prendre les transports en commun au milieu de la nuit. Je rentrais en taxi.

On compatit…
Il s'agit d'une grande perte de confiance en soi : la trahison, la violence physique et psychologique, et puis surtout le fait que j'ai vu la mort qui est un niveau encore supérieur que j'ai du mal à décrire. Je me suis vraiment vue partir cette nuit-là.

On n’ose imaginer ce que vous avez vécu...
Cette sensation s'estompe avec le temps et je m'étais dit que le procès d'assises allait me permettre de me réparer, mais à la fin, j'ai surtout réalisé que lorsqu'on atteint un tel niveau de violence, cela ressemble à un objet brisé en 1000 morceaux. Là, c'est pareil et on ne peut pas le réparer, on apprend à vivre avec sa cicatrice. Et ma cicatrice, j'essaie d'en faire une force ; il y aura toujours des petites séquelles certes, mais je me suis rendu compte qu'au fur et à mesure du temps, on apprend à vivre avec.

Quelle résilience ! Pour rebondir sur ce que vous disiez : la justice française semble faire la distinction entre un homme violent et un père. Pouvez-vous s'il vous plaît expliquer cela ?
Comme je l'explique dans mon livre, il y a le pénal qui est dissocié du civil. Ce n'est pas comme en Espagne où il y a des tribunaux aussi sur les violences intrafamiliales. Moi, j'ai déposé plainte pour tentative de meurtre ; j'ai donc un juge d'un côté (avec un juge d'instruction) et pour ma fille, pour la protéger, c'était un autre juge, un juge des affaires familiales. Et c'est là où il y a une faille, et je ne suis pas la seule victime à en pâtir, du fait que le temps du suivi n'est pas celui du pénal. Juger les instructions criminelles peut être particulièrement long : ça prend plusieurs mois voire plusieurs années, alors qu'au civil, on peut avoir un rendez-vous en un mois ou deux, avec naturellement la présomption d'innocence. Dans mon cas par exemple, le juge d'instruction a interdit à mon bourreau d'entrer en contact avec ma fille et moi. Mais de leur côté (mon bourreau et son avocat) peuvent dire ce qu'ils veulent, mentir, le juge ne va pas vérifier les éléments... Ça dure 15 ou 20 minutes, c'est ultra rapide... On m'a notamment demandé dans quel département, je vivais alors qu'au pénal, j'étais domiciliée chez mon avocate. Les juges ne se concertent pas : au pénal, il a commis une tentative d’assassinat et au civil, il est avant tout un père « comme les autres »….



Il n'y a donc pas de liens qui peuvent être établis...
Ils pourraient le faire, devraient même. Mais dans les faits, ils ne le font pas. Et c'est là qu'on va dissocier l'homme violent du père. On peut donc vous dire qu'un homme violent peut être un bon père. J'ai donc remarqué que c'est l'intérêt suprême du père qui prime sur l'intérêt de l'enfant. 

C'est une justice patriarcale ?

Ah, mais tout à fait. C'est pour ça qu'en Espagne, par exemple, c'est un seul juge qui gère tout ça. Ici, le bon suivi d'un dossier est plus aléatoire : on peut avoir d'un côté un juge d'instruction et de l'autre côté un juge qui ne protège pas bien l'enfant. C'est là en fait qu'on peut mourir ! 

Est-ce qu'il y a quelque chose que vous voudriez dire ou ajouter par rapport à votre combat ? 
Je sais qu'en Belgique la situation est aussi difficile qu'en France [car le pénal est aussi séparé du civil] mais j'ai surtout envie de dire aux victimes qu'il s'agit dans tous les cas d'un long combat qui commence lorsque l'on dépose plainte. Ce n'est pas évident : tu tombes, tu te relèves, tu tombes, tu te relèves, ... Mais il faut absolument se battre ! Surtout quand on a un enfant, il ne faut jamais abandonner ! Je remarque aussi en France que la honte commence à changer de camp...

Oui, c'est formidable ce qui se passe en France, cela devrait aussi se passer comme ça en Belgique... 
Il y a énormément de victimes belges qui me contactent et qui me fait penser que ça ne doit pas être terrible non plus au niveau des tribunaux. C'est aussi grâce aux réseaux sociaux que j'ai pu m'en sortir, quelque part, ils m'ont sauvé la vie ! Avec les réseaux, la femme devient l'égale de l'homme puisqu'on n'arrive pas à nous faire taire. Les femmes et les enfants parlent depuis toujours, c'est juste que nous n'étions pas visibles. Grâce aux réseaux, les femmes, notamment les victimes, sont devenues visibles. Le message à faire passer, et ce, partout dans le monde, c'est que les femmes doivent utiliser cet espace numérique pour se faire entendre, et interpeller les politiques. Dans mon cas, les politiques ont dû se dire que j'étais un cas isolé, ensuite, ils ont pu constater qu'après moi il y a eu énormément de témoignages. Finalement, il y avait des milliers de femmes en France qui étaient dans mon cas !

Vous n'étiez pas un cas isolé et grâce à vous aujourd'hui la parole se libère... On espère que la justice va évoluer dans le bon sens.
Et la question de la place des enfants est extrêmement importante également : pour protéger la mère, il faut protéger l'enfant. J'ai été profondément choquée de cette justice qui maltraitait les enfants et que l'intérêt suprême de l'enfant passait complètement à la trappe. Un enfant est innocent et il est très peu protégé. Cela doit évoluer !

Auteur(s): Aurore Van Opstal, journaliste indépendante, pour FranceSoir

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