Brésil : l’élection de Lula a-t-elle été entachée de fraude ?

Auteur(s)
M. Sylvestre, @PublicGringo (Twitter)
Publié le 19 février 2023 - 11:50
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brésil élections
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Nelson Almeida - AFP
La contestation du résultat des élections présidentielles au Brésil a entraîné de nombreuses manifestations.
Nelson Almeida - AFP

ANALYSE - De nouveau élu président du Brésil le 31 octobre 2022, Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, entame son troisième mandat. Avec seulement 50,9% des voix contre 49,1% attribuées à Jair Bolsonaro, la victoire a été courte et tumultueuse. Après des débats clivants durant la campagne électorale, l'intégrité et le résultat du scrutin ont été remis en question par de nombreux partisans du président sortant. Mais peut-on parler de fraude avérée ?

La polarisation de l’élection présidentielle brésilienne (et la contestation de ses résultats) doit beaucoup au profil des candidats. Critiqué pour sa gestion de la crise sanitaire depuis 2020, Bolsonaro se caractérise par ses déclarations polémiques, voire fracassantes.

Fracture

Lula traîne de son côté un lourd passé de corruption, à la fois personnel et au sein de son parti politique. Il est condamné en 2017, puis en 2018, notamment pour blanchiment d'argent. Ses condamnations sont toutefois annulées en 2021 avec un transfert des affaires au tribunal fédéral de Brasília, jugé compétent, qui classe pour prescription les affaires. 

Celle qui fut sa remplaçante à la tête du pays en 2010, Dilma Rousseff, issue du Parti des Travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT), a été destituée de sa fonction pour manipulation des comptes publics (à la fin août 2016).

Les tensions atteignent leur paroxysme le 8 janvier 2023. La place des Trois pouvoirs à Brasilia (qui regroupe les institutions exécutives, législatives et judiciaires de l’État brésilien) est alors envahie par la foule. Ces manifestants refusent le retour de Lula à la présidentielle, jusqu'à être présentés comme des terroristes contre la démocratie et les institutions brésiliennes.

Plusieurs motifs, qui se sont accumulés durant le mandat de Bolsonaro, peuvent expliquer cette fracture de l’opinion publique. 

Tout d’abord, une défiance perdure envers le système judiciaire et sa plus haute cour, le Tribunal Suprême Fédéral (Supremo Tribunal Federal, STF). Ses décisions relatives à l'aménagement des peines de prison (avec une modification des règles d'appels, qui peuvent entraîner des "sorties anticipées") et liées à l'annulation des peines de prison de Lula, le rendent responsable aux yeux d'une partie de l'opinion publique de la réhabilitation d’un homme encore condamné dix-huit mois auparavant à plus de vingt années de prison.

Justice, urnes électroniques...

Ce qui apparaît à certains comme un discrédit flagrant du pouvoir judiciaire est évidemment perçu différemment par d'autres, qui y voient un rétablissement de la justice après un “emprisonnement politique” ayant empêché la candidature de Lula en 2018.

Le second motif réside dans la crédibilité du système électoral brésilien recourant à des urnes électroniques. Chauffé à blanc par Bolsonaro, le sujet de la dénonciation d’une potentielle manipulation des urnes électroniques devait initialement voir la mise en œuvre du “voto auditável” (“vote auditable”), sollicitée par l’ancien président.

Cette option offerte aux électeurs de “vérifier leurs votes” a finalement été rejetée par les parlementaires après des négociations avec le Tribunal Suprême Electoral (Tribunal Superior Eleitoral, TSE), l'organe chargé de l’organisation des élections. Le TSE a concédé néanmoins la participation des forces armées dans le processus de vérification et de sécurisation des données récoltées d'après les votes.

Les résultats très serrés du second tour en octobre dernier - et principalement l'impression que le comptage a été manipulé en défaveur de Bolsonaro - ont entraîné la nuit suivant l’élection des soupçons de fraude. Dès le lendemain matin du scrutin, des manifestations devant les casernes militaires débutaient.

...et rumeurs d'un algorithme malicieux

Sur les réseaux sociaux se sont rapidement propagées des analyses alléguant ou laissant croire à la présence d'un algorithme malicieux dans certaines urnes utilisées, de modèles anciens. Ces machines à voter de "vieille génération" favoriseraient les suffrages en faveur de Lula et ne seraient pas fiables comme les modèles plus récents.

Les données officielles en provenance du TSE confirment bien qu'il existe un écart significatif entre les résultats pour Lula obtenus sur des modèles d'urnes dits anciens et nouveaux. Ces écarts sont constatés dans les régions les plus pauvres du Brésil qui votent historiquement et massivement pour la gauche de Lula. L'écart est illustré par le graphique ci-dessous du vote dans l'État du Pernanbuco, dont Lula est originaire.

Election brésilienne

Le visuel ci-dessus, à gauche, présente les limites administratives des États brésiliens et particulièrement l’État du Pernanbuco, en noir. À droite se trouve un graphique qui présente le nombre de votes pour Lula par pourcentages recueillis, avec, en vert, les votes effectués avec le “modèle récent” des machines à voter et en rouge ceux effectués avec les “anciens modèles”.

L'axe horizontal est le résultat obtenu par Lula de 0 à 100% et sur l'axe vertical, le nombre de votes recueilli. Les résultats de Lula avec le modèle récent d'urnes (en vert) se concentrent autour d'un pic à 58% alors qu'avec les anciens (en rouge), le pic est entre 75 à 85%.

Hypothèses de fraude et avantages du vote électronique

Cet exemple n’est pas du tout isolé puisque nous le retrouvons dans 11 États sur 27, la plupart dans la région “Nordeste” (Alagoas, Bahia, Ceará, Maranhão, Paraíba, Pernanbuco, Rio Grande do Norte et Sergipe), la région “Norte” (Amazonas et Rondônia), et un État de la région Centre-Ouest (le Mato Grosso do Sul). Cela est par conséquent loin d’être anecdotique. Mais peut-on alors évoquer l’hypothèse d’une fraude ?

Le système électronique de vote au Brésil a plus de vingt ans (mis en place depuis 1996). Il a permis de mettre un terme à des fraudes massives. Les urnes sont conçues par des entreprises nationales et la partie logicielle est développée en interne par le TSE. Le processus est transparent et le nombre d’entités surveillant le processus d’élaboration est ouvert à certaines universités, à l’ordre des avocats et à certaines Organisations Non Gouvernementales (ONG) accréditées.

Le dépouillement et le comptage gagnent ainsi en célérité et en fiabilité, notamment avec l’usage de QR code. Les “journaux” (liste qui compile les données et événements informatiques) des urnes sont publiés dans les trois jours suivant l’élection, en protégeant le secret du vote.

En utilisant les données de quelque 470 000 urnes, nous pouvons accéder aux identifiants du modèle utilisé, les versions du logiciel, les accès par biométrie de chaque électeur, les heures de chaque vote, à l’ouverture et la fermeture de l’urne.

Croisements

Le cœur de l'analyse présentée ici réside dans le croisement entre l’emplacement géographique des différents modèles d’urnes avec la répartition démographique des électeurs.

Nous utiliserons pour réaliser cela trois indicateurs socio-économiques : la densité de la population pour la dichotomie des villes et des campagnes, l’Indice de Développement Humain (IDH) de l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour estimer l’accès à l’instruction, la santé et les conditions financières, ainsi qu’un autre indicateur, purement économique, le Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant.

Ce croisement d’informations entre les urnes et la typologie des électeurs est en capacité d’expliquer les écarts de résultat qui, à première vue, suggéraient la possibilité d'une fraude. Toutefois, l’analyse nécessite un conséquent développement supplémentaire.

Deux autres éléments doivent être étudiés : le décompte des voix et le vote après l’horaire de clôture. Les éléments indiquent une bonne tenue des élections, sans pouvoir effacer définitivement un sentiment de manipulation toujours persistant.

Le doute sur une fraude potentielle est illustré par la communication des forces armées. Très actives dans la volonté d’améliorer la vérification des urnes (notamment en demandant la mise en œuvre de tests en condition réelle), les forces armées n’ont relevé aucune fraude, même si leur communication semble indiquer le contraire.

Modèle de Reason

Enfin, l’analyse du processus électoral en utilisant le modèle de Reason (un des modèles utilisés pour éviter les accidents dans l’aviation civile) permet de faire comprendre que la fraude est toujours possible, mais que le risque qu’il soit intervenu dans ses élections est extrêmement faible.

  • L'analyse originale et complète de l'auteur se trouve dans ce document au format pdf à disposition des lecteurs. Ce document de plus de 90 pages fournit une analyse détaillée des conditions de réalisation du second tour des élections au Brésil et défend la thèse d'une très probable absence de fraude lors de ce scrutin.  

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