Duhamel, mon ancien prof : la nausée et les mains sales.

Auteur(s)
Laura Peterschmitt, avec H.A.
Publié le 13 janvier 2021 - 08:45
Mis à jour le 12 janvier 2021 - 09:58
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Olivier Duhamel
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Olivier Duhamel dans le hall de Sciences Po, "la péniche" emblématique.
AFP

TRIBUNE - La nausée à Saint-Germain-des-Prés. En ce temps-là j’avais vingt ans… J’étudiais à Sciences Po, temple et incubateur de la bien-pensance. Les promos de ma génération communiaient dans le culte de Dominique Strauss-Kahn, d’Olivier Duhamel, et de Richard Descoings. Tellement brillants, tellement séduisants, tellement puissants… Le grand amphi Boutmy accueillait leurs cours magistraux ou leurs discours de rentrée, et les promos grandissantes (en nombre) leur vouaient une véritable vénération. Je n’y participais pas, mais n’y étais pas vraiment insensible non plus. Bien sûr, des bruits couraient, des rumeurs, pas sur tous, pas tout le temps, et on mettait ça sur le compte des ragots dont bruisse toujours ce genre de milieu, alimentés par des esprits chagrins.

La rue Saint-Guillaume s’est éloignée, les années ont passé, et avec elles leurs coups de boutoir, pour autant d’idoles déboulonnées. 2011, chute de DSK ; 2012, mort de Richard Descoings ; 2015, parution de "Richie", qui m’avait déjà interpellée sur les pratiques dérangeantes d’un microcosme bien croqué. Et maintenant 2021, la bombe du livre de Camille Kouchner.

Je viens de le finir, avalé d’une traite avec un mélange de dégoût et de fascination, un brin voyeuriste. Et me trouve écœurée, malmenée par cette lecture, qui révèle la distorsion radicale entre l’image, l’appartenance à un milieu dit intellectuel, et la sordide réalité d’une famille décadente. On affiche une certaine moralisation côté pile et on mène une double vie côté face. Un mode de vie déroutant et insoupçonné pour l’étudiante que j’étais.

La famille, d’abord. La "familia grande" éponyme, formule glaçante au regard des révélations contenues. Des parents ou beaux-parents qui ne jurent que par une "liberté" revendiquée et absolue, pour tout justifier. Tout accepter. Ne rien refuser. Les enfants sont autorisés à tout faire mais sont surtout sommés d’imiter les parents, même dans leurs actes les plus extravagants, sous couvert d’émancipation, héritage soixante-huitard évoqué dans le livre. Dieu merci, cette éducation qui sacralise une "liberté" pour tous, en a épargné beaucoup. A la lecture du livre, je réalise que certains parents d’un certain milieu ne connaissent pas de limites pour leurs enfants ; leur liberté moribonde prévaut. "Ma liberté n’est pas la bonne"...

Dans ce joyeux contexte babylonien, mon ancien professeur est érigé en chef de clan naturel, charismatique et adulé. La “liberté” a bon dos quand elle vient couvrir, voire justifier, les pires horreurs que l’on puisse commettre sur terre… La menace et la culpabilisation permettent ensuite de gagner le silence des victimes pour assurer au prédateur le droit de s’affranchir des tribunaux. Jusqu’à la prescription, comme gage d’impunité et d’immunité éternelle. 

Étrange système de valeurs pour cet homme qui nous enseignait les droits de l’homme et les “Institutions Politiques”… Haut-le-cœur.

Mon esprit fait des aller-retours incessants entre cette époque et l’actuelle. Et il y a dix ans ? Et aujourd’hui ? Et maintenant ? Dans cette tourmente pour la célèbre école parisienne, le directeur actuel, Frédéric Mion, juge et partie, est en posture délicate. Il condamne mais avait été alerté, démuni se dit-il. Il a d’abord nié avoir su...

Le milieu ensuite. On le sait, c’est en réalité un petit monde qui gravite autour du directeur de l’institution. Qu’il s’appelle “Richie” ou soit surnommé “le roi Mion”, notre directeur a toujours incarné un pouvoir “jacobin” et assumé une gouvernance de “la maison” très centralisée. Sciences Po fait défiler au pupitre de ses célèbres cours magistraux de grands noms d’un milieu intellectuel essentiellement parisien. Universitaires de renom, politiques recyclés dans l’enseignement entre deux mandats, clinquantes figures médiatiques… C’est un tourbillon de renvois d’ascenseur et de “délits d’initiés”.

Tous ne sont évidemment pas du même tonneau, mais force est de constater que l’entre-soi et les dérives associées ne choquent personne depuis des décennies. On se fréquente dans les mêmes cercles concentriques de pouvoir, on se côtoie sur les plateaux de télévision ou en vacances, on échange une pantoufle contre un hochet, un fromage contre un passe-droit, une promotion contre une émission, une chaire contre une décoration. Difficile d’imaginer que le troupeau se désolidarise du mouton noir. Au contraire, la figure mise sur un piédestal semble indéboulonnable. Plus long est leur règne, plus violente est leur chute et plus inconcevable, le scandale révélé. 

Plus inquiétant encore : le déclencheur de ces révélations est toujours extérieur, exogène. Le hasard des circonstances dans une scène de chambre d’hôtel new-yorkais, ou le courage d’une victime qui finit par surmonter avec le temps la chape de plomb du silence, le sien et celui de son milieu. On ne peut s’empêcher de se demander : pour ces trois figures emblématiques, combien d’autres ont échappé au couperet ?

Camille Kouchner signe un livre au style sobre et affûté. On décèle l’accouchement salvateur et l’aveu d’un trop long déni. Son écriture reflète parfois le caractère agité de son autrice, très éloigné du style barbare des actes commis par son beau-père. Elle a choisi d’écrire son histoire avec élégance, sans fioriture, sans crudité excessive. Ne reste que la substantifique moelle du récit qui avance vite, très vite. 

Ce livre a résonné en moi comme une pièce de théâtre plus vraie que nature. Familia grande di mierda… Palliatif à l’absence de spectacle vivant qu’on nous inflige ces derniers mois ? Dans ce drame contemporain, le lecteur se trouve être l’otage, et l’étudiante que j’étais, le dindon de la farce : douloureuse sensation, pourtant bien dérisoire à côté de la souffrance des victimes, détruites par une personne détraquée, sur laquelle personne n’a osé jeter l’opprobre, ce “privilège” des criminels populaires - il y a la pédocriminalité glauque d’Outreau ou de l’Yonne, et la pédophilie chic du 6ème arrondissement. Il y a les viols des affreux réacs ou populos, et l’euphémisé “inceste” chez ceux qui règnent sur la rive gauche. Il y a les sordides affaires des régions inhospitalières, et le “troussage de domestique” des antichambres dorées. La morale varierait-elle avec la hauteur de plafond ?

C’est à ces victimes que doivent d’abord aller nos pensées, car ce n’est malheureusement pas du théâtre mais un drame essentiel à raconter pour mettre fin à une omertà d’un milieu tout-puissant, intouchable.

Mais, rétroactivement estomaquée, je ne peux m’empêcher de me demander si nous, étudiants, n’en avons pas été aussi victimes ? Dans quelle mesure ces doubles vies menées transparaissent-elles insidieusement dans leur enseignement, dans leur façon de former la nouvelle génération, comme le loup dans la bergerie, qui reste tapi dans l’ombre ?

On referme ce livre en songeant à cette “liberté” et à l’aura accordée par erreur à cet homme, tant qu’on ne savait pas. À la figure du pater familias qu’on admira jadis mais qui donne ici envie de pleurer : persona non grata à présent, qui a passé des heures à enseigner le droit que lui-même s’autorisait à piétiner allègrement… En pensant à toute cette caste qui nous a “fait la leçon”, dans tous les sens du terme… Qui va vraiment payer ? À nos camarades écoeurés et à nos illusions perdues. Tant de mal ! Et en se demandant jusqu’à quand, à Saint-Germain-des-Prés, on aura “les mains sales”. 


Laura Peterschmitt est ancienne élève de Sciences Po, diplômée en 2012.

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