Est-il encore permis d’avoir des doutes sur la fiabilité du système électoral aux Etats-Unis ?

Auteur(s)
Jean Neige, pour FranceSoir
Publié le 07 novembre 2022 - 20:40
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Kari Lake, candidate républicaine au poste de gouverneur de l'Arizona
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Olivier Touron / AFP
Kari lake, candidate républicaine au poste de gouverneur de l'Arizona.
Olivier Touron / AFP

CHRONIQUE - Les « mid-terms », ces élections américaines de mi-mandat présidentiel, auront lieu ce 8 novembre. Outre le tiers du Sénat, c'est l’intégralité de la chambre des représentants et 36 postes de gouverneurs qui doivent être renouvelés.

Kari Lake, la candidate qui monte

On connaît encore peu Kari Lake en France. Mais aux États-Unis, cette candidate républicaine pour le poste de gouverneur de l’Arizona est apparue comme l'une des nouvelles figures fortes de cette campagne des mid-terms. Son ton tranchant avec les discours convenus lui ont valu beaucoup de soutiens, notamment celui de Donald Trump. Sa répartie face à une journaliste de CNN qui voulait l’interviewer, a provoqué l’hilarité du journaliste de la chaine Fox News Tucker Carlson et a démontré que cette candidate n’a peur de rien.

La réaction de Tucker en voyant Kari Lake incendier CNN+ est impayable :

Transcription du dialogue : 

La Journaliste de CNN interpelle la candidate.

Kari Lake : Vous ne portez plus de masques ?

La journaliste : Parce que nous sommes en extérieur. 

Kari Lake : Mais nous sommes à moins de deux mètres l’une de l’autre.

La journaliste : Cous avez une minute pour discuter ? 

Kari Lake : Je ferai une interview, à condition qu’elle soit diffusée sur CNN+ (NDLR : chaine payante de CNN qui a été fermée après seulement un mois). Est-ce que la chaine existe toujours ? Je ne crois pas, parce que les gens n’aiment pas ce que vous faites, qui est de la propagande. Merci.

Sans donner à la journaliste la moindre chance de continuer la conversation, Kari Lake s'en va, abandonnant brutalement la pauvre reporter qui reste sans réaction, sonnée face à une telle répartie.

Voilà une anecdote qui situe assez bien Kari Lake, pourfendeuse du politiquement et du médiatiquement correct.

Le dénigrement de Kari Lake

Si elle est admirée par Tucker Carlson, le Figaro a consacré à cette étoile montante un article d’une violence rare, à la limite de la diffamation, dans lequel Kari Lake est qualifiée de « conspirationniste » dès le titre, et d’ « adepte de la désinformation » dès le sous-titre. On croirait un article écrit sur commande du Parti démocrate. La journaliste qui signe l’article est Armelle Vincent, qui, d’après son compte Twitter, tenait un blog sur le média Rue89/NouvelObs (apparemment inactif aujourd’hui). On comprend mieux la haine qu’inspire Kari Lake à cette femme visiblement bien à gauche.

Quand on lit l’article, à la recherche de ce qui peut susciter autant de mépris, on ne trouve qu’un seul argument : Kari Lake a osé contester le résultat de l'élection présidentielle de 2020. Pour la presse grand public, la messe est dite sur ce sujet. Puisque les tribunaux ont rejeté toutes les plaintes de l’équipe Trump, cela veut bien dire qu’il n’y a pas eu de fraude électorale en 2020. Quiconque prétend encore le contraire est donc « conspirationniste » et « adepte de la désinformation ». Vraiment ? Est-ce si simple ?

La complexité du système électoral américain

Il se trouve qu’une de mes occupations professionnelles consiste à aller observer des élections à l’étranger, de manière tout à fait officielle. Par conséquent, je dispose d'une certaine expérience technique au sujet de l’organisation des scrutins, du décompte des voix, de la tabulation et même des recomptages. Le système d’organisation des élections aux États-Unis est probablement le plus complexe au monde, car non seulement chaque État a ses propres lois électorales, mais chaque comté organise les élections à sa guise dans ce cadre. L’utilisation massive du vote par correspondance, la non-présentation de documents d’identité pour voter en personne, ou l’utilisation quasi-systématique des machines à voter ou à compter les bulletins, sont autant de sources potentielles de fraude. Dans le dernier cas, une fraude bien menée est quasiment indétectable et il faut être ingénieur en informatique pour détecter les anomalies. De nombreuses ONG spécialisées américaines ont dénoncé les risques du vote électronique, mais leurs craintes sont généralement ignorées par la presse.

Que penser du dernier audit électoral en Arizona ?

En Arizona, rappelons que Biden a devancé Trump de seulement 10 000 voix, soit 0,3% des votes exprimés.

Après un premier audit jugé insuffisant, le Sénat de l’Arizona avait commandé un deuxième audit, pour le comté de Maricopa, le deuxième plus peuplé des États-Unis. Cet audit, qui était censé passer tout le complexe processus au peigne fin, fut effectué par une compagnie privée, Cyber Ninja.

En tant qu’observateur international des élections, je pense que le plus gros danger concernant la fiabilité du vote et du décompte vient de l’utilisation de machines à voter et à compter les votes. Pour un observateur classique, ce système est complètement opaque. Je me suis donc focalisé sur cet aspect de l’audit avant toute autre chose. 

Ainsi, l’audit effectué, avait signalé à la page 62 de son rapport publié en août 2021 que de nombreux fichiers clefs des machines à voter avaient été effacés. Par conséquent, l’audit n’était pas considéré comme complet.

Le comité électoral du comté a répondu, cinq mois plus tard, en janvier 2022, page 5 et 22 de son mémo de 93 pages, que les fichiers en question n’avaient pas été supprimés, mais déplacés sur des disques externes pour des questions de place sur les disques durs des machines, tout en précisant que le Sénat de l’Arizona n’avait pas réclamé l’audit de ces fichiers. Comment le Sénat pouvait-il réclamer l’audit de fichiers déplacés s’il n’avait même pas, comme on peut s’en douter, connaissance de leur existence ? Un comité électoral qui n’aurait rien à cacher n’aurait-il pas remis ces fichiers de lui-même pour prouver sa bonne foi ? Le comté de Maricopa, du reste, n’a pas proposé dans son rapport de janvier 2022 que ces fichiers soient expertisés.

L’audit de Cyber Ninja n’ayant pu prouver de fraude, mis à part quelques anomalies, la presse bien-pensante, c’est-à-dire la quasi-totalité des médias aux États-Unis, s'est empressée d'étriller la compagnie et ceux qui ont commandé l’audit, c'est-à-dire le Sénat de l’Arizona. Dans ce contexte, il apparaissait peu probable qu’un audit de ces fichiers déplacés soit demandé. Et le comté de Maricopa le savait probablement.

Le recours déposé en 2022

L’affaire ne s’est pas arrêtée là. Face à des doutes raisonnables sur la fiabilité du vote électronique, que le comté de Maricopa n’a pas su ou n'a pas voulu dissiper, Kari Lake et Marck Finchem, lui-même candidat au poste de Secrétaire d’État de l’Arizona, ont déposé le 22 avril 2022 un recours en justice pour demander l’interdiction du comptage électronique des votes en Arizona, au profit d’un décompte purement manuel. Un de leurs arguments était que l’État ne devait pas utiliser de logiciels que l'on ne peut pas inspecter pour le comptage des bulletins.

Katie Hobbs, la secrétaire d’État démocrate de l’Arizona, candidate à sa réélection, s’y est opposée à l'époque. Au cours des débats, la défense avait mis en avant le coût que représenterait un décompte manuel, arguant qu’il faudrait embaucher 25 000 personnes pour compter les 3,37 millions de bulletins de l’État. Si l'on fait le calcul, chaque personne aurait eu à compter 135 bulletins. Rappelons qu’en France, avec une table de quatre personnes, un système de comptage doublé, il est possible de compter 1 000 bulletins en moins de deux heures, soit 250 bulletins par personne. Les États-Unis sont-ils incapables de mettre en place un système similaire ?

Il faut aussi reconnaitre qu'aux États-Unis, les bulletins de vote ne se présentent pas de la même manière que ceux qui ont été mis en place par le système français. Tous les candidats de toutes les élections du jour, au niveau fédéral, de l'État et du comté, y compris les élections des juges et des shériffs, se situent sur le même bulletin de vote. Dans certains comtés, on vote directement sur des machines. Dans d'autres, on noircit des cases sur un bulletin en papier avec des stylos ou on perfore un bulletin cartonné avec un stylet dans une case qui fait face au candidat de son choix. Une fois rempli ou entièrement perforé, le bulletin est inséré dans une machine qui le lit électroniquement. Dans le comté de Maricopa, il y avait 74 choix possibles sur le bulletin en 2020. On comprend le gain de temps offert par la lecture électronique pour le décompte. Sauf que c'est là que le système est vulnérable à la manipulation la plus insidieuse. Qui contrôle les machines contrôle le processus. Et les machines de Dominion, entreprise américaine spécialisée dans le vote électronique, ont une option qui permet d'affecter un coefficient négatif ou positif aux candidats, comme on le verra dans un futur article. Officiellement, l'option est désactivée. Mais pourquoi diable l'ont-ils créée ? 

Lors de l'audience du recours, le juge a déclaré qu’il ne croyait pas que le choix du décompte manuel à la place du décompte électronique renforcerait la confiance des gens dans le processus électoral. La messe était dite. Un homme seul décide, en l’occurrence, le juge John Tuchi, nommé par le président Obama en 2013. Et on appelle cela la justice ! Sans surprise, le recours a été rejeté le 26 août 2022 par le juge de district. Mais, les plaignants ont fait appel le 14 septembre. Quelques jours seulement avant les élections, il n’apparait pas qu’une décision ait été prise en appel. Le timing des élections et celui de la justice ne coïncident pas forcément. Un seul parmi les 15 comtés que dénombre l’État a de lui-même décidé de passer au comptage manuel des bulletins.

La question du difficile suivi des plaintes

Dans une de mes missions d’observation électorale à l’étranger, j’ai croisé une Américaine, fière d’être démocrate, qui avait été experte juridique dans la mission d’observation de l’OSCE pour les élections américaines de 2020. Pour elle, il n’y avait aucun doute. Il n’y avait pas eu de fraude, puisque toutes les plaintes avaient été rejetées. Quand je lui ai demandé si elle avait lu les motivations détaillées des décisions de rejet, elle m’a avoué qu’elle ne l’avait pas fait, par manque de temps. Elle reconnut aussi qu’étant donné la complexité du système électoral américain, la mission était largement sous-dimensionnée pour pouvoir tout suivre. Lire les motivations des juges est pourtant crucial pour se faire une idée sur le fond des dossiers. Il se trouve que pour ma part, j’ai fait cet effort que très peu de gens ont fait, et, probablement, aucun journaliste. Pendant deux mois, suite à l’élection présidentielle de 2020, j’ai effectué des recherches en ligne pour trouver les plaintes, et pour analyser leurs réponses juridiques. Le produit de ce travail non exhaustif, mais qui défriche le sujet, va être publié dans les semaines qui viennent, en plusieurs parties.

Dans les autres États clefs où des plaintes ont été déposées, il faut savoir que seule une minorité des plaintes ont été jugées sur le fond. La plupart ont été rejetées pour des questions de procédure, ou parce qu’elles étaient hors délai. Quant à celles qui ont été jugées sur le fond, les juges, qui sont souvent ouvertement politisés aux États-Unis, n’étaient pas toujours unanimes quand ils étaient plusieurs à statuer (la Cour suprême du Wisconsin a rejeté une plainte par 4 voix contre 3), et un biais politique était parfois clairement perceptible, comme dans le comté de Wayne au Michigan, où un seul juge élu dans un comté ultra-démocrate a décidé de rejeter la plainte sur l’affaire la plus suspecte de toutes les plaintes déposées. La Cour suprême de l'État a rejeté la plainte en appel pour une question de procédure et de délai, mais précisa en commentaire que les allégations de fraude étaient "graves et troublantes", et "soutenues par des éléments de preuve". Ainsi, déduire qu’aucun tribunal n’a prouvé de fraude est la preuve qu’il n’y a pas eu de fraude, est une approximation erronée. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de preuves de fraude mises à jour, que cela veut forcément dire qu’il n’y en a pas eu. Le doute peut demeurer, eu égard à de nombreux autres facteurs, un manque de transparence persistant sur les machines utilisées pour les décomptes, le doute sur l’indépendance des juges, mais également la question de savoir comment un président déjà semi-sénile en 2020, qui n’a quasiment pas fait campagne, a pu réunir 11,7 millions de voix de plus que le charismatique Barack Obama en 2008, qui était jusqu’alors le président le mieux élu de l’histoire des États-Unis avec près de 69,5 millions de voix. 

Kari Lake ne mérite donc pas, sur cette base, d’être appelée une « adepte de la désinformation ».

Un début de redistribution des cartes

Pour l’anecdote, la brillante Tulsi Gabbard, ex-candidate à la primaire Démocrate en 2020, qui vient de claquer la porte de son parti, a décidé de soutenir Kari Lake.

Pour qui suit la politique américaine, cela n’est pas en réalité très étonnant. Les vieux clivages sont en train d’exploser, comme en France, car c’est tout l’Occident qui connaît des mutations des structures politiques traditionnelles. Et les deux femmes cassent les codes, revendiquant un parler-vrai. Gabbard, qui dispose de pas moins d’1,7 million d'abonnés sur Twitter, critique le Parti démocrate pour sa politique guerrière et dangereuse en Ukraine. Elle reproche à l’aile gauche de son ancien parti de s’être rallié à l’agenda belliciste par carriérisme. Elle conteste également leur dérive wokiste. Gabbard retrouve Kari Lake, elle aussi une ancienne Démocrate, sur cette ligne. Comme l’écrit Kari Lake, ce n’est pas une question de droite ou de gauche, mais de bon sens. Quand on ne sait plus définir ce qu’est une femme aux États-Unis, ou que l'on soutient les opérations de changement de sexe pour des mineurs, où est passé le bon sens ? Cet attribut semble être aujourd’hui l’apanage des « complotistes », de ceux qui osent encore douter, quand les idéologues dominants, les carriéristes et les conformistes veulent imposer un seul point de vue.

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