Retour sur les allégations de crimes de guerre russes en Ukraine: les tombes d’Izyum (6/6)

Auteur(s)
Jean Neige pour FranceSoir
Publié le 30 septembre 2022 - 18:50
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Tombes vides avant exhumation des corps à Izyum
Crédits
Yasuyoshi Chiba/AFP
Tombes vides à Isyum
Yasuyoshi Chiba/AFP

CHRONIQUE - Les propagandistes de Zelenski avaient trouvé le symbole idéal pour susciter à nouveau l’émotion, la colère et la haine, trois réactions qui font perdre la raison à tous les observateurs non préparés, trois réactions que toute propagande de guerre essaye de susciter, trois réactions qui nourrissent le gout de la vengeance, sans lequel le conflit ne pourrait continuer. Il s’agit de la photo d’un bras en décomposition arboré d’un double bracelet aux couleurs de l’Ukraine. Comme quoi il s’agit avant tout d’une opération de communication, on en a fait même un logo, avec le mot « Génocide », utilisé à toutes les sauces jusqu’au dégoût depuis le début de l’opération spéciale russe.  

La photo fait le tour du monde des réseaux sociaux, et on la met en face d’une autre photo de main, celle d’une victime de Boutcha. Le message est simple : Izyum, c’est un nouveau Boutcha ! Les Russes sont des barbares incorrigibles ! Il faut absolument les arrêter ! Donc, donnez-nous encore des armes. C’est le message prévisible à la virgule près du ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kuleba :

Et, acceptez de vous suicider économiquement avec les sanctions, « pour l’honneur » comme dirait l’inénarrable BHL. Si, comme l'affirme Blast, BHL a touché neuf millions d’euros du Qatar, gageons qu'il ne risque pas de souffrir des sanctions suicidaires qu’il exige.

Les allégations

Dans le journal Ukrinform, le nouveau médiateur des Droits de l’homme du Parlement ukrainien, Dmytro Lubinets[1], nous parle de la découverte d’une fosse commune contenant une vingtaine de corps de soldats ukrainiens « avec les mains attachées dans le dos ». Il ajoute qu’il est « probable que les soldats morts étaient des prisonniers. Les enquêteurs pensent qu’ils ont été torturés avant d’être exécutés ».

Dans un article publié le 16 septembre, à 18 h 33, Reuters cite le gouverneur de la région, Oleg Synegubov : « les civils qui sont enterrés là ont tous des signes de mort violente ». Voilà une formule bien insidieuse. Alors que la plupart, si ce n’est la totalité des 440 cadavres retrouvés sur le site, sont morts à cause des bombardements dont la responsabilité sera difficile à attribuer, on laisse entendre qu’ils pourraient tous avoir été exécutés. Le gouverneur prétend lui aussi qu'« il y a des morts avec les mains attachées dans le dos ». Le procureur de Kharkiv, Oleksandr Ilienkov, dont on imagine qu’il est plus au courant des détails, indique de son côté que « l’un des corps montre des signes de ligature, une corde autour du cou, les mains attachées ». Il ne parle pas de plusieurs corps avec les mains attachées, mais d’un seul. Il semble donc que les autres hauts fonctionnaires ont généralisé à partir d’un cas.

D’ailleurs, initialement Reuters avait publié un article à 17 h 02 qu’ils ont retiré, et qui était intitulé « Plusieurs corps trouvés dans la fosse commune à Izyum en Ukraine avec une corde autour du cou ». Il semble qu’avec les différentes versions présentées par les dignitaires ukrainiens, les journalistes se soient embrouillés. Le retrait de cet article a cependant semé la confusion dans certains médias qui reçoivent les dépêches des agences de presse en temps réel.

Ainsi, selon un post sur Telegram, « Un journal allemand s'excuse pour les fausses nouvelles concernant des cadavres avec des garrots autour du cou, qui auraient été trouvés par des journalistes de Reuters à IZYUM. Le comité de rédaction écrit qu'ils ont d'abord repris les nouvelles du flux REUTERS, mais les journalistes de l'agence, qui couvraient sur place, ont réfuté leurs propres informations. (…) Frankfurter Rundschau a dû s'excuser, mais le faux s'est déjà propagé par milliers en Allemagne et en Europe ».

En effet, une fois le message lancé, sur des thèmes aussi sensibles, il fait le tour du monde, et le démenti est à peine remarqué. C’est aussi une technique de propagande bien perverse. Mais, on peut ici accepter l’excuse de l’erreur humaine, vu la rapidité du délai de correction et les déclarations un peu confuses des autorités.

Le télegrammeur conclut « qu’il n’y avait donc pas de corps avec des garrots ». Mais, il y en aurait peut-être un.

Autre exemple, d’après le Telegraph, « Oleksandr Filchakov (sic), le procureur de Kharviv a déclaré que des corps déterrés montraient des signes de torture ». Cependant, le journal précise que « Les reporters sur le site n’ont pas vu de preuves de cela ». Cela n’empêche pas le journal d’en faire son titre.

D’après un autre article du Telegraph, Anton Gerachenko, conseiller du ministre de l’Intérieur de l’Ukraine, a déclaré qu'environ 1 000 corps avaient été retrouvés à Izyum, soit plus de civils morts qu'à Boutcha. Mais, le Telegraph n'a vu « aucune preuve de cette ampleur de décès lors d'une visite ».

Une chose étonne. Alors que la photo du bras décharné avec ses bracelets a fait le tour du monde, que les cadavres de Boutcha plus ou moins abimés avaient été livrés aux objectifs de centaines de photographes, comment se fait-il qu’aucune photo d’un cadavre d’Izyum avec les mains attachées ou la corde au cou ne soit apparue nulle part ? Il n’y a, semble-t-il, pas un seul journaliste qui aurait vu de ses yeux ces descriptions. Où sont les preuves ? Pourquoi devrait-on croire sur parole les autorités ukrainiennes qui ont toujours intérêt à diaboliser l’ennemi ?

[1] qui a succédé à Lyudmila Denisova, démise de ses fonctions pour avoir trop menti (Lire aussi : Retour sur les allégations de crimes de guerre russes en Ukraine: les viols massifs imputés à l’armée russe)

Les Russes avaient récupéré les corps de soldats ukrainiens sur le champ de bataille

Il se trouve que, suivant moi-même le conflit de près, passant plusieurs heures par jour sur les réseaux sociaux et les médias spécialisés à tenter de savoir au mieux ce qui se passe en Ukraine, je me souvenais très bien de cette polémique soulevée par les Russes, il y a plusieurs mois, arguant que la partie ukrainienne avait refusé de récupérer les corps de leurs soldats morts au combat dans la région d’Izyum, mais aussi à d’autres endroits.  

Ce post qui rappelle l’affaire des fosses communes évoque les villages de « Suligovka, Dolgenkiy, Kamyshevakha », des villages situés au sud d’Izyum.

Les Russes s’étaient filmés en train de récupérer les corps des soldats ukrainiens dans les champs, dans une vidéo publiée le 4 mai. Voici la traduction du texte accompagnant la vidéo :

« Des soldats ukrainiens sont morts lors de l'offensive de nos troupes. Leurs frères d’armes ont jeté les corps des morts et sont partis. Les nôtres se sont plusieurs fois adressé à l'ennemi. Ils leur ont demandé de récupérer ces corps pour que les soldats puissent être enterrés normalement. Ils ont promis de ne pas tirer et de préserver un couloir de passage. Pas de réponse. (…)

En conséquence, l'armée russe a décidé de récupérer les corps des soldats des Forces armées ukrainiennes et de les enterrer. Au moment où le camion est arrivé dans la ceinture forestière pour la deuxième fois, l'artillerie ukrainienne a frappé la zone.

Et, les soldats russes, sous le feu des Forces armées ukrainiennes, ont emmené les corps des soldats morts des Forces armées ukrainiennes sur nos arrières pour les enterrer dans une fosse commune. Car les nôtres restent humains ».

Ils ont ensuite produit un film où ils enterrent ces corps. Dans cette autre vidéo, on voit au moins une douzaine de corps portant l’uniforme de l’armée ukrainienne extraits de ce qui ressemble à une morgue, placés ensuite dans des sacs mortuaires individuels en plastique noir, puis transportés dans un camion et enfin enterrés dans une fosse commune dans une zone boisée. On n’a jamais vu un tel procédé quand il s’agissait d’éliminer les traces d’un supposé massacre. Si l'on n'aperçoit pas tous les corps, aucun de ceux que l’on peut voir, n’a les mains attachées dans le dos. Les quatre hommes chargés de la besogne sont des civils, dont trois portent un brassard avec une croix rouge. À la fin de la vidéo, alors que les corps sont mis dans la fosse, un soldat russe explique que la partie ukrainienne ayant refusé de récupérer les corps de leurs soldats, l’armée russe s’est résolue à les enterrer. Le décor, une forêt de pins, semble être exactement le même endroit que celui de l’exhumation par les Ukrainiens.

Cette séquence semble correspondre à la photo de la croix sur laquelle est mentionnée :

« FAU (Forces armées ukrainiennes), 17 corps venant de la morgue ».

« Raisins », est la traduction du mot Ukrainien « Izyum ».

 

 

Dans un post du 14 juillet, le compte Telegram notes_veterans, mentionnait déjà :

« Ce (…) n'est pas du tout un secret pour ceux qui ont déjà été en première ligne près d'Izyum. Je connais personnellement deux sépultures dans lesquelles un total d'environ 500 cadavres (…) ukrainiens ont été enterrés, qui ont été abandonnés par leur propre commandement et leurs dirigeants politiques, qui ne considèrent pas du tout leurs pertes. »

Si l'on se met à la place des Russes, en voyant toute la propagande de l’Ukraine sur ces tombes, déterminée à faire passer des actes d’humanité pour de la barbarie, il y a de quoi être écœuré. Certes, ils se sont filmés, mais cela est ignoré par l’Occident de toute façon.

Lire aussi : Retour sur les allégations de crimes de guerre russe en Ukraine: le théâtre de Marioupol (2/6)

Que sait-on des victimes ?

En ce qui concerne le bras orné du fameux bracelet, censé symboliser le génocide du peuple ukrainien, il appartiendrait à un soldat ukrainien de la 93ᵉ brigade, Sergei Sova, dont le corps aurait été reconnu par sa femme grâce à des tatouages. Des photos du corps du soldat ont été publiées, le montrant torse nu avec son bracelet. Lorsqu'on compare les deux photos, celle du bras seul, et celle du cadavre entier, on se rend compte que sur le gros plan du bras largement diffusé, ce dernier est maigre, en état de décomposition avancé, et le bracelet est abimé. Sur la photo du cadavre gisant sur un brancard, le corps est moins décomposé, et le bracelet est en meilleur état. J’ai d’abord douté que les deux photos puissent être de la même personne. Et puis, je me suis rendu compte qu’on pouvait expliquer ces différences par le fait que la photo initiale du cadavre sur le brancard a probablement été prise bien avant, juste avant l’enterrement des victimes, en mai. D’ailleurs, on reconnait derrière un sac mortuaire en plastique noir, utilisé par les Russes. Et le sol est en béton, comme devant la morgue où les corps ont été filmés par les Russes. Il ne s’agit donc pas d’un cadavre que l’on vient de déterrer dans les bois. Par ailleurs, le brancard semble le même que celui utilisé dans la vidéo de l’enterrement. Et, sur les deux photos, donc très probablement prises à plusieurs mois de distance, le bracelet est porté au poignet gauche.

D’après le compte Telegram Zluchka_tactical chat, à peu près la moitié des tombes d’Izyum sont occupées par des militaires ukrainiens, essentiellement de la 93ᵉ Brigade, et le reste par des civils qui auraient été tués par les « bombardements ukrainiens ». La ville ayant été conquise le 1ᵉʳ avril par les Russes, on peut estimer que les morts des bombardements avant cette date ont plus de chances d’avoir été fauchés par des tirs russes. Cependant, la conquête de la ville s’est étalée sur près d’un mois, quartier par quartier, en commençant par le nord, avec des avancées et des reculs, donc les Ukrainiens peuvent aussi être responsables de morts civils en mars. Le cimetière principal de la ville est situé à la limite sud-ouest de la ville, en bordure des bois, une zone contrôlée par l’Ukraine au moment des premières victimes de la bataille. Cela pourrait être le lieu du scandale. Certaines croix sur le cimetière improvisé sont datées du 9 mars, comme visibles sur des photos largement diffusées. Par conséquent, ce ne sont a priori pas les Russes qui ont enterré ces gens-là. Si ce sont des victimes des Russes, ce seraient alors des victimes de bombardements, et non d’exécutions.

D’ailleurs, d’après ce tweet d'Elena Evdokimova, ce sont les autorités locales qui ont enterré les civils comme les militaires morts avant et après le départ des soldats ukrainiens. Au passage, elle blâme l’armée ukrainienne pour n’avoir pas prévenu la population locale qu’un couloir d’évacuation était ouvert par les Russes le 9 mars. 

Sur le site novymaia, on peut voir de nombreuses photos de ce cimetière improvisé. Des centaines de tombes portent juste un numéro. D’autres portent des informations nominatives avec les dates de naissance et de mort, à l’évidence des civils. Une personne morte le 19 mars était née en 1947, peut-être morte dans un bombardement russe, une autre née en 1936, peut-être simplement morte de vieillesse. Une autre personne, née en 1962, est décédée le 17 mai, plus probablement due à un bombardement ukrainien. La ville aurait effectivement été bombardée ce jour-là par l’armée ukrainienne, photos et témoignages à l’appui. 

Pour le reste, on peut se référer au travail de Christelle Néant sur Donbass-Insider où elle présente des arguments que je m’apprêtais à présenter moi-même.

On est encore loin de connaitre l’histoire de toutes les victimes enterrées dans les bois à Izyum. Concernant la seule personne pour laquelle il y aurait des signes d’exécution, selon le procureur, encore faudrait-il pouvoir prouver qui l’aurait exécutée. La ville ayant été sous contrôle ukrainien jusqu’au 1ᵉʳ avril, on ne peut pas exclure l’exécution d’un « traitre » par les Ukrainiens. On ne peut pas non plus exclure que d’autres personnes aient été exécutées. Mais, il est acquis que ce n’est certainement pas le cas de tous, et qu’une partie des victimes, probablement la quasi-totalité, sont juste des victimes de combat ou des bombardements, des victimes que les Russes, ou les autorités locales, ont eu la décence d’enterrer avec des croix chrétiennes, sans les cacher.

La réalité est que Izyum a été le théâtre d’une longue bataille qui a duré un mois. 

Les témoignages des habitants d’Izyum

D’après le Telegraph, la plupart des corps sont « décrits comme des civils victimes des bombardements intensifs de l’armée russe au début de la guerre ». C’est possible. Mais, la proportion de bombardements des uns et des autres, reste à prouver. Plus loin, il est dit que les habitants n’ont pas fait état d’exécutions de masse. Benoit Rayski, d'Atlantico, est pourtant persuadé d’avoir affaire à Oradour-sur-Glane.

Un habitant, interrogé par le Telegraph, a « nié avoir eu connaissance de crimes de guerre ». D’après lui, « il n'y a pas eu de détentions, d'exécutions, de tortures". D’autres civils étaient réticents à parler.

Anton Chernyshov, un autre habitant de 31 ans cité dans le même article, a été arrêté et emprisonné par le FSB russe pour avoir volé des munitions et les avoir jetées dans un marais, ce qu'il appelle sa propre "petite action partisane". L’arrestation pour ce type de crime en temps de guerre ne semble pas disproportionnée. On constate que l’homme ne se plaint pas d’avoir été maltraité. Si les Russes n’ont pas violenté un individu en âge de combattre qui a volé et détruit des munitions, qui auraient-ils été susceptibles de torturer ? Les allégations des autorités ukrainiennes concernant des tortures commises par les occupants à Izyum ne semblent étayées par aucun témoignage.

Par ailleurs, Anton dit que les attitudes dans la ville étaient mixtes. D’après lui, environ les deux tiers de la ville ont fui lorsque la bataille a commencé en mars, mais parmi ceux qui sont restés pendant l'occupation, environ la moitié étaient favorables à la Russie. Les gens qui ont fui ne sont pas forcément antirusses. Ils fuyaient avant tout les combats. En RPL et RPD, de nombreux habitants sont revenus, à partir de 2016, une fois que la situation était plus calme.

Le journaliste américain Patrick Lancaster s’est rendu à Izium en juin et a recueilli des témoignages d’habitants. Un premier lui avait dit que 70% des bâtiments endommagés l'avaient été par des bombardements ukrainiens, et seulement 30% par des bombardements russes. Un second avait raconté comment des soldats russes "génocidaires" avaient sauvé un homme touché par des éclats d'obus. Plusieurs hommes hospitalisés ont raconté comment l'armée ukrainienne (pour le cas du 8 mars, on pourrait plutôt blâmer l’armée russe) avait détruit leurs maisons, ou les avait blessés, notamment avec des bombes à sous-munitions (pourtant interdites d’utilisation par la convention d’Oslo de 2008[2]), comment la défense territoriale ukrainienne avait évincé certaines personnes de chez eux pour se faire des postes d’observation et de combat. Un homme blessé le 8 juin mentionne que trois hommes sont morts le même jour dans des bombardements et que sa femme a été tuée par un bombardement le 3 mai, donc probablement par l’armée ukrainienne. Mais, on veut nous faire croire que tous les morts enterrés dans la forêt ont été tués par les Russes. Pendant les interviews, des obus continuent de tomber sur et aux alentours de la ville.

Quand Zelenski s’est rendu sur place en septembre pour une séance photo, il a posé uniquement avec des militaires. Les habitants au patriotisme incertain ont été tenus à l’écart. Dans une vidéo, certains ont exprimé leur colère. Une habitante a posé une question ironique : « Qui nous a bombardé pendant cinq mois ? » Une période qui correspond à peu près à l’occupation russe, encerclés par les Ukrainiens.

Évidemment, un nationaliste ukrainien dira que les Russes auront bombardé la ville qu’ils occupaient. C’est exactement ce que m’a dit un Ukrainien nationaliste sur un réseau social. L’homme d’une naïveté confondante, presque enfantine, partait du principe que l’Ukraine ne pouvait pas bombarder ses propres citoyens. Donc, quand il y a des bombardements dans les zones contrôlées par les Russes et les séparatistes, cela veut dire que ces derniers ont infligé cette punition à la population pour pouvoir blâmer l’Ukraine, et ce, depuis huit ans. Si je ne croyais pas à cette explication évidente, qui d’après lui était étayée partout, c’était parce que j’avalais la propagande russe sans réfléchir…[3]

[2] Cette dernière n’a été signée, ni par l’Ukraine, ni par la Russie, ni par les États-Unis

[3] Quand je lui ai fait part de mon expérience du terrain, il a fondu un fusible, et m’a dit qu’il ne voulait plus jamais que je m’adresse à lui. Il se comportait comme un fanatique religieux qui avait croisé le Diable en personne, quelqu’un qui avait commencé à secouer sa foi inébranlable avec des arguments. Sa vision du monde risquait de s’écrouler.  Il fallait donc absolument me tenir à distance. Vade Retro Satanas… Nous vivons dans un monde extraordinaire.

Des journalistes étrangers et Amnesty International interdits de visiter le site d’Izyum

Enfin, après qu’une première vague de journalistes ukrainiens et anglo-saxons soit passée sur le site des tombes le 16 septembre, un groupe de journalistes étrangers s’est vu interdire le droit d’accès par le nouveau médiateur des Droits de l’Homme, Dmytro Loubinets, sous le prétexte curieux que le site pouvait être miné, alors que des gens marchaient partout sur le site la veille.

Pour couronner le tout, Amnesty International s’est vu retirer son accréditation par le gouvernement ukrainien, et ne peut par conséquent pas se rendre sur le site d’Izyum, d’après un journal autrichien.

Visiblement, le gouvernement ukrainien n’a toujours pas digéré le rapport critique de l’ONG sur son armée, publié le 4 août. L’ONG qui a subi une pression considérable semble même avoir retiré son rapport détaillé de son site, en date du 22 septembre. Mais, cela ne semble pas suffisant pour que Kiev lui fasse confiance. Les autorités se doutent bien qu’elles ne peuvent pas contrôler cette ONG comme elles le souhaitent. Tout cela ne fait que susciter encore plus de soupçons sur une manipulation des autorités ukrainiennes autour de ces tombes.

Les autres soldats ukrainiens enterrés vers Starobilsk

Dans une autre vidéo, produite par la République Populaire de Lougansk (RPL) et publiée initialement le 10 juillet, on peut voir des dizaines de cercueils bénis par un prêtre de Starobilsk, ville située non loin de Severedonetsk. Le commentaire nous explique qu’il s’agit d’un enterrement de soldats ukrainiens morts au combat en RPD voisine. Des soldats ukrainiens captifs auraient été réquisitionnés pour enterrer leurs camarades, et auraient souhaité aussi leur rendre un dernier hommage. Une croix porte la date du 7 juillet. La représentante de la RPL qui supervise les opérations commente :

« Pour la RPL et ses dirigeants, l’humanité et la justice sont les principes de base avec lesquels nous avons construit nos vies, et les gens qui sont morts, même nos ennemis, méritent un traitement normal ».

Les gens de la RPL semblent avoir fait plus d’efforts pour enterrer dignement leurs anciens compatriotes, fournissant cercueils et cérémonie, que les Russes à Izyum. Mais on retrouve le même principe d’humanité, de ne pas laisser les morts pourrir en plein champ, de laisser une chance aux familles, un jour, après la guerre, de récupérer la dépouille de leurs proches pour pouvoir les enterrer dignement. Les visites de cimetière sont très importantes dans la culture orthodoxe commune aux Ukrainiens et aux Russes.

Je me souviens d'avoir lu les hypothèses de certains, arguant que le pouvoir ukrainien préférait ne pas récupérer ses morts pour masquer à leur peuple la portée réelle de leurs pertes, ou pire encore, pour éviter de payer des indemnités aux familles, car tant que les soldats ne sont pas déclarés morts officiellement, les familles ne touchent pas d’indemnités.

Ces images d’humanité des Russes que l’on ne veut pas montrer

A contrario de l’image de tortionnaires qu’on veut leur donner, il y a de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux où les Russes soignent les soldats ukrainiens trouvés sur le champ de bataille, comme dans celle-ci, la plus récente, près de Liman. Ce genre d'image n'est jamais diffusé sur les médias occidentaux.

On a même vu la RAI mentir effrontément lors d’un reportage sur un journaliste italien blessé et soigné par des Russes. Dans le commentaire, il est dit qu’il fut soigné par des Ukrainiens. Voilà le niveau de mensonge et de manipulation où en sont réduits les grands médias occidentaux.

« L’État du mensonge »

Sur la base des images fournies par les Russes et des déclarations des habitants, il semble que les déclarations de Dmytro Loubinets citées plus haut concernant des soldats « torturés avant d’être exécutés », soient de pures affabulations.  Décidément, d’un médiateur à l’autre, le niveau de mensonge semble peu varier.

Certains Ukrainiens dénoncent aussi la macabre mise en scène de leur gouvernement. Anatolii Sharii est l’un d’entre eux. Sharii est un blogueur anti-corruption qui a créé son propre parti et qui a réussi à faire élire un certain nombre de ses partisans dans les conseils régionaux et municipaux des zones russophones d’Ukraine, comme à Odessa. Considéré comme pro-russe, il est aujourd’hui en exil en Espagne, avec un mandat d’arrêt de l’Ukraine contre lui. Il est aussi ouvertement menacé de mort à la télévision ukrainienne. Ses partisans sont pourchassés et tabassés en pleine rue, ce qui est visible sur plusieurs vidéos, y compris des vidéos filmées avant le 24 février. Depuis le mois de mars, son parti a été d’abord suspendu, puis interdit, comme tous les partis considérés comme pro-Russes. Or, aucun parti en Ukraine ne s’affirme ouvertement comme étant pro-Russe. Tout est question de perception. Être favorable aux Accords de Minsk, ou être juste favorable au dialogue avec la Russie a été assimilé avec le temps à une position pro-Russe intolérable. Sharii n’est plus un opposant, c’est pour Kiev un dissident, comme à la pire époque de l’URSS.

Sharii, qui a pour habitude de démonter les turpitudes du pouvoir, a donc dénoncé les mensonges d’Izyum, surnommant au passage l’Ukraine, son pays, comme « l’État du mensonge » (The State of Lies).

Propagandistes et idiots utiles

En France, une fois de plus, le Figaro nous a offert un titre bien orienté sur l’Ukraine, dans sa tradition de diabolisation quasi-systématique des Russes : « Le Kremlin qualifie de mensonge la découverte de centaines de corps à Izyum ». La même formulation est même répétée trois fois. Le lecteur qui passe rapidement, et qui est probablement majoritaire, va pouvoir se demander comment les Russes peuvent-ils nier l’évidence. Les corps sont bien là. Par conséquent, il conclura que ces Russes osent tous les mensonges et qu’il ne sert à rien de les écouter ou de lire l’article. J’avais un collègue américain en Ukraine qui pensait exactement de cette manière. Il faut commencer à lire cet article pour voir que rapidement, avec trois mots de plus, on rétablit les faits : « Le Kremlin a qualifié lundi de «mensonges» les informations sur la découverte de centaines de corps ». 

Quand le président Zelensky a commencé son show, sa performance sur le nouveau Boutcha imputé aux Russes, j’ai d’abord pensé que, mis à part pour les propagandistes professionnels, cette fois, cela ne prendrait pas. Sur Twitter et d’autres médias, les gens remarquaient la présence des croix, avec des noms, et se demandaient en quoi cela pouvait-il être cohérent avec l’idée d’un massacre que l'on aurait voulu cacher.

Mais en écoutant le 19 septembre sur Europe 1, une interview d’Hubert Védrine, un homme pour qui j’ai de l’estime, j’ai déchanté. Védrine disait : « Devant les horreurs que l'on découvre, les charniers, évidemment que l'on a envie de réagir. C’est vraiment monstrueux ce que fait l’armée russe ». Même un homme comme lui, modéré et réaliste, semble accepter les allégations de massacres sans aucun recul. Comment se fait-il que nombre de personnes qui n'ont pas son expérience fassent preuve de plus de bon sens que la quasi-totalité des personnes qui s’expriment dans les médias mainstream ? Védrine craindrait-il de ne plus être invité sur les plateaux, telle Ségolène Royal, s’il paraissait ne serait-ce que douter des allégations de l’Ukraine ?

Sur le site Atlantico, Benoit Rayski, lui, n’a pas l’air de douter. Il répète tous les éléments de la propagande ukrainienne, sans le moindre filtre, et même les amplifie. J’ai cru un moment à une parodie, Rayski étant habituellement un fervent adepte de l’ironie. Mais là, non. Jusqu’au bout, il reste cohérent dans son délire. Izyum, le site où l’armée russe a enterré les cadavres de l’ennemi par décence, devient Oradour-sur-Glane, Srebrenica et le nouveau massacre de Katyn à la fois. Benoît Rayski prétend que « les hommes de Poutine n’ont pas eu le temps d’effacer les traces de leurs forfaits », après cinq mois sur place... En fait, ils n’ont même pas essayé. Ils ont même mis des croix pour que l’on n’oublie pas ces soldats ukrainiens morts sur le front. Dans la série des massacres de l’histoire moderne, c’est bien la première « fosse commune » que l’on n’a surtout pas cherché à cacher.

La facilité avec laquelle des gens cultivés acceptent les plus gros mensonges, sans aucun travail de vérification, a quelque chose de saisissant et de terrifiant à la fois. On n’aimerait pas les avoir comme juge. Mais, ils profitent de leur statut de journaliste pour juger et condamner sur la simple base des apparences, sans même entendre la défense.

La seule chose rassurante est que sur Facebook, un commentaire qui pose LA bonne question, à savoir : « Qui a vérifié ces faits avant de relayer la propagande ukrainienne ? » a reçu plus de « likes » que l’article n’a reçu de réactions. La propagande, de plus en plus grossière, semble affecter moins de gens aujourd’hui.

En guise de réponse, une personne a placé un article de Christelle Néant, déjà citée plus haut, la seule journaliste française établie à Donetsk en continu depuis 2016. Cette dernière a démontré un certain courage en affrontant les bombardements, mais également les critiques de tout l’establishment qui nous dit quoi penser depuis des années sur ce conflit. Elle ne cache pas ses sympathies pour la cause des séparatistes. Mais, il faut la lire. Parce qu’elle met sur la table des arguments et des raisonnements logiques. Ses articles sont souvent repris sur les médias alternatifs français. Les grands médias, en revanche, préfèrent l’ignorer que l’affronter dans un débat d’idées ; elle a trop d’arguments à faire valoir vis-à-vis des journalistes du système qui connaissent bien moins l’Ukraine qu’elle.

Cui bono ?

Dans un article intitulé : « L’art de mendier : comment Kiev fabrique le Boutcha 2.0 pour obtenir plus d’armes de l’Occident », l’auteur décrypte bien les processus en cours, photos à l’appui.

Dans un contexte où les Européens commencent à s’inquiéter de la problématique énergétique et économique, afin de les convaincre de continuer à se saigner les veines pour l’Ukraine, il faut relancer la machine à propagande, la machine à haine. La même machine qui sert aussi à s’assurer du soutien inconditionnel à la guerre de la majorité des Ukrainiens chauffés à blanc par tous les mensonges auxquels ils croient durs comme fer. Voilà la probable raison d’être de ce Boutcha 2.0.

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