Des programmes eugénistes à l’édition génétique : les “philanthropes” et leur quête d’une “espèce humaine améliorée”

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France-Soir
Publié le 02 juin 2023 - 12:45
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Bill et Melinda Gates
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KAMIL ZIHNIOGLU / POOL AFP
Bill et Melinda Gates, alors encore mariés, lors de la réception de la Légion d'honneur à l'Elysée le 21 avril 2017, obtenue pour leur activités philanthropiques.
KAMIL ZIHNIOGLU / POOL AFP

ENQUÊTE - Hier la Fondation Rockefeller, aujourd’hui la fondation Bill & Melinda Gates... Dotées de budgets colossaux, ces organisations dites philanthropiques, tout comme celles de Ford ou de Hewlett Packard, exercent une influence sans précédent sur les États et les organisations internationales. Si elles financent des recherches scientifiques, des campagnes de prévention, de vaccination ou encore des projets sociétaux, leurs efforts ne sont pas toujours désintéressés. Ces fondations aux ressources financières qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars, se targuent de pouvoir améliorer la santé humaine, voire d’”éradiquer toutes les maladies”. Afin d’y parvenir, certaines d’entre elles misent désormais sur l’édition génétique et affichent leurs intentions de façonner un tout autre monde... et une tout autre humanité ? Voilà qui n’est pas sans rappeler le financement de programmes eugénistes au début du 20e siècle. 

Lorsque le fondateur de Microsoft se lance en 1997 dans la santé avec son ex-épouse Melinda, quelques années avant la création de leur fondation, leur objectif est alors de soutenir, avec un don de 2 millions de dollars, l’université Johns Hopkins, afin de développer un programme de sensibilisation sur la contraception dans les pays en voie de développement.  

À cette période, Bill Gates ne voit pas un intérêt à vacciner des enfants dont la destinée est ensuite de survivre dans des pays surpeuplés, théâtres de famines ou de guerres. C’est après un dîner organisé par son père, William Henry Gates II, philanthrope, promoteur de la vaccination et coprésident de la fondation fondée par son fils, que le milliardaire effectue un virage à 180°.  

Gates junior redécouvre le concept de “transition démographique” : lorsque la mortalité chute à moins de 10 décès par 1000 habitants, le taux de natalité suit et la croissance de la population se stabilise.

“La plupart des parents ne choisissent pas d'avoir huit enfants parce qu'ils veulent avoir de grandes familles, mais parce qu'ils savent que beaucoup de leurs enfants vont mourir”, a-t-il observé. "Si des parents savent que leur enfant va vivre jusqu'à l'âge adulte, ils commencent naturellement à réduire la taille de leur population", a ajouté Melinda.  

L’édition génétique pour être en “meilleure santé” 

Ainsi, Bill Gates a commencé à envisager de sauver les enfants déjà nés au lieu de prévenir les naissances. “Une fois que nous avons compris cela, nous nous sommes plutôt tournés vers les vaccins”, dit-il. La priorité de ses investissements ne va pas aux structures sanitaires comme les hôpitaux ou les cliniques, même si le financement de recherches au sein de ces établissements n’est pas totalement mis de côté.  

Mais "l'outil magique de l'intervention sanitaire est le vaccin, car ils peuvent être fabriqués à très peu de frais", estime-t-il. Cet “outil magique”, de son avis, est celui qui peut avoir “le plus d’impact” pour “sauver le plus de vies”. Une forme de retour sur investissement qui peut donc être “humain” mais aussi “financier”, comme Bill Gates a pu l’exprimer sur la chaîne américaine CBSNews. 

Le premier don de 100 millions de dollars octroyé par le couple aux Nations Unies porte ainsi sur la fourniture aux enfants de vaccins, déjà existants et administrés par le programme de technologie appropriée en santé (PATH), une organisation non-gouvernementale basée à Seattle. Une nouvelle ère commence pour le milliardaire et sa fondation, renommée “Bill & Melinda Gates” en 1999 et dotée de 21 milliards de dollars.  

Cependant, avant de devenir un ambassadeur de la vaccination à travers le monde, le co-fondateur de Microsoft doit d’abord résoudre la problématique du coût de la fabrication de vaccins. À ses yeux, la solution réside dans un partenariat public-privé.  

Le principe ? Il s’agit de convaincre les géants pharmaceutiques de “produire des vaccins assez coûteux pour des enfants qui ne pouvaient pas se les permettre” et, à travers “l'Alliance globale pour les vaccins et l'immunisation” (GAVI), réussir à obliger les pays en développement à cofinancer les programmes de vaccination avant de s’assurer que les vaccins parviennent aux enfants. En sept années, affirme Forbes, le coût de l'inoculation a chuté de 40%. 

Une fois son schéma durable consolidé, Bill Gates devient, au fil des années, l’ambassadeur des institutions internationales pour la santé publique et tout particulièrement la vaccination. Après s’être entièrement consacré à sa fondation à partir de 2007, le fondateur de Microsoft s’est intéressé à chacune des causes majeures comme le réchauffement climatique, la biotechnologie, notamment dans l’alimentation ou encore les pandémies.  

Pour Bill Gates, l’autre manière d’améliorer “l’espèce humaine” et s’assurer que les prochaines générations soient en “meilleure santé” est l’édition génétique. Il a été l'un des premiers investisseurs d'Editas Medicine, l'une des entreprises pionnières qui essaye d'utiliser CRISPR, pour éliminer les maladies humaines. Il s’agit d’une nouvelle technique permettant de modifier l'ADN en corrigeant certains gènes “défectueux” ou facteurs de maladies. Le but de la Fondation Gates, à travers des décennies de recherche, était de recourir à l’édition génétique pour éliminer des moustiques porteurs de paludisme ou améliorer les cultures.  

L’informaticien expliquait en 2018 que ses chercheurs étudiaient les moyens de modifier les gènes d’animaux d’élevage comme les vaches qui produisent naturellement peu de lait pour accroître leur production. En 2013, il avait aussi financé Beyond Meat, producteur de substituts de viande à partir de plantes basé à Los Angeles. Un projet salué par le Forum économique mondial (WEF) dans un article publié en 2019, dans lequel l’organisation fondée par Klaus Schwab affirmait qu'environ “un tiers de l'approvisionnement mondial en viande sera assuré par ces nouvelles technologies dans les 10 prochaines années, et dans 20 ans, seulement 40 % de la consommation mondiale de viande proviendra de sources de viande conventionnelles”. 

À propos des prochaines pandémies, Bill Gates affirmait en mai 2022, à l'occasion de la sortie de son livre, intitulé "Comment prévenir la prochaine pandémie", que celle-ci sera plus mortelle. "Nous risquons toujours que cette pandémie génère un variant qui serait encore plus contagieux et encore plus mortel. Je ne veux pas être une voix pessimiste, mais le risque est bien au-dessus des 5% que de voir cette pandémie prendre un tournant plus grave. Nous n'en avons même pas vu le pire", a-t-il prédit

S’il préconise la création d’un organisme dédié à la gestion des crises sanitaires, la lutte contre la prochaine pandémie ne peut se faire, de son avis, sans le vaccin, “le miracle qui a empêché des millions de morts” du coronavirus. 

La biotechnologie, le dénominateur commun  

Presque un siècle avant la création de la fondation Bill & Melinda Gates, une autre fondation philanthropique a contribué et surtout financé des recherches scientifiques eugénistes. Celle des Rockefeller. Fondée par John Davison Rockefeller, l’un des premiers milliardaires de l'époque contemporaine, le passé controversé de cette fondation dans ce mouvement est un secret de polichinelle. La Rockefeller Foundation a financé dès 1913 des programmes américains, français puis nazis à partir de 1939 (s'il est avéré que certaines institutions ou universités allemandes, y compris de recherche, ont reçu des fonds de la fondation, il n'y a pas de consensus au sein des historiens quant aux intentions de ces financements, notamment vis-à-vis de la mise en place du régime nazi, ndlr).

De 1946 à 1948, la Fondation a également été impliquée dans une expérimentation menée par les États-Unis sur la syphilis au Guatemala. Des médecins ont inoculé le virus à près de 700 personnes vulnérables. La fondation est jugée dans un procès en cours depuis 2015.  

En 2021, la direction de la fondation a annoncé une enquête interne pour découvrir l’ampleur de son implication par le passé dans le mouvement eugéniste, s’engageant à tenir compte de son histoire dans les projets de recherches qu’elle finance.  

Aux côtés de ses investissements de “repentance” visent la création d’écoles de santé publiques et ses financements des travaux de recherche sur la malaria, la fièvre jaune et l'ankylostome ses dons et ses financements sont octroyés aux mêmes causes que Bill & Melinda financent.

Membre très active de de l’alliance GAVI, la Rockefeller Foundation a octroyé de nombreux dons pour l’acquisition ou l’acheminement des vaccins anti-Covid-19, dont une somme 55 millions de dollars en avril 2022 pour que “les vaccins Covid-19 soient acheminés des aéroports aux bénéficiaires”.

Idem pour l’alimentation alternative, où la fondation s’est jointe au fondateur de Microsoft pour “renforcer la réponse à la crise alimentaire mondiale” et “construire une sécurité alimentaire et nutritionnelle durable”.  

Tout comme les Rockefeller, la fondation Ford de l’industriel américain Henry Ford a également été impliquée dans le mouvement eugéniste au début du 20e siècle. Son président, Darren Walker, affirmait lui-même que “toutes les grandes organisations philanthropiques ont été impliquées dans ce mouvement”.  

Les organisations philanthropiques impliquées depuis la moitié du précédent siècle dans la “régularisation des naissances” sont nombreuses. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) y a dédié en 2003 tout un rapport, rappelant le rôle de la Fondation Worcester dans l’invention de la pilule contraceptive et sa généralisation ou celui des fondations Hewlett, MacArthur et Packard dans les programmes touchant à la planification des naissances et à la santé génésique. 

Le contrôle de la croissance démographique (voire le déclin de la population) est également un argument d'écologistes, particulièrement les partisans de la décroissance, mouvement né dans les années 1970. Témoin et partisan de ce mouvement, Stanley Johnson, père de l'ex-Premier ministre britannique Boris Johnson, insistait dans une interview accordée au Guardian en 2010 sur la "maîtrise de la population".  

"Comment pouvez-vous maintenir l'augmentation du revenu par habitant à un moment où vous avez une population croissante sans croissance économique ? Tandis que si vous avez une population en déclin, ce que je viserais alors, même une excellente situation économique stable vous donne une augmentation du revenu par habitant", a-t-il déclaré.  

Il estime que la population de la Grande-Bretagne devrait être de "10 ou 15 millions, 20 ou 25 au maximum", au lieu "des 70 millions" (62 millions en 2010, ndlr) qui vivent "sur l'île".  De son avis, "les gouvernements du monde entier doivent commencer à parler sérieusement d'immigration parce que si vous regardez l'augmentation de la population britannique, vous verrez qu'il y a une différence importante entre la fécondité chez la population immigrée et la fécondité chez ce que vous pourriez appeler la population indigène" (les taux de natalité peuvent varier selon plusieurs facteurs, statut socio-économique, éducation..., les chiffres bruts en Grande-Bretagne offrent des tendances à l’interprétation complexe, proportionnellement à la population totale, ndlr). 

Le document de l’OCDE, qui revient sur le rôle de ces “organisations dans le développement”, évoque également les fondations impliquées dans “la révolution verte et la biotechnologie”, comme le projet de révolution verte au Mexique de la Fondation Rockefeller.  

La lutte contre les maladies et leur prévention grâce à l’édition génétique ou biologique est le terrain de jeu commun à de nombreuses fondations philanthropiques. Certaines ont vu le jour suite à l’initiative en 2010 de Bill Gates et de l’investisseur Warren Buffet, “The Giving Pledge”, incitant les 138 milliardaires américains à donner au moins la moitié de leur fortune à des fins philanthropiques. L’Initiative Chan Zuckerberg, du fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg et de son épouse, Priscilla Chan, en fait partie et espère “guérir, prévenir et gérer toutes les maladies d’ici la fin de ce siècle”, grâce à la “compréhension du fonctionnement cellulaire”. 

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