"Eiffel" nous joue un mauvais tour : une ambitieuse épopée égarée dans la romance

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FranceSoir
Publié le 22 octobre 2021 - 10:08
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Emma Mackey et Romain Duris
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VVZ Production / Pathé films
Emma Mackey et Romain Duris
VVZ Production / Pathé films

CRITIQUE — Le film était ambitieux : inédit au cinéma, un héros national (son portrait, succédant à Montesquieu, ornait les derniers billets de 200 francs). L'épopée d'une construction majeure, audacieuse et spectaculaire, qui avait tenu délais et budgets, pas le moindre des exploits. Un projet de longue date, le scénario de Caroline Bongrand étant passé entre des mains multiples (Tatiana de Rosnay, entre autres) au gré des multiples contretemps étalés sur plus de vingt ans. Un casting haut de gamme, un duo de charme : Romain Duris et Emma Mackey, la perle franco-britannique révélée dans la série Netflix "Sex Education".

Le réalisateur a-t-il vu trop grand, plus encore que son héros ? Le film entremêle réalité, tour à tour bien détaillée (les prodigieux mécanismes d'enfouissement et d'ajustement des quatre piliers), et grossièrement simplifiée : Eiffel apparaît comme un meneur d'hommes d'envergure, qu'il était, mais aussi comme un soliste génial, qu'il n'était pas, puisqu'un de ses talents était de s'entourer d'acolytes brillants - qui ne font ici que de la figuration, les rôles majeurs de Maurice Koechlin et Émile Nouguier n'apparaissent pas dans le film.

Gustave Eiffel, à l'orée de l'Exposition universelle de 1889 qui doit marquer l'affirmation d'une République encore vacillante et d'une fierté nationale abîmée dans la cinglante défaite de Sedan, ne voit pas l'intérêt d'une telle construction, censée être éphémère. Il lui préfère des chantiers utiles et démocratiques, comme le métro, et qui resteront après lui. On ne sait ce qui en réalité a pu le faire changer d'avis : "c'est bien plus beau lorsque c'est inutile" ? Eiffel n'étant pas non plus Cyrano - Depardieu avait d'ailleurs été pressenti pour le rôle dans un premier projet porté puis abandonné par Luc Besson, "c'est un peu court, jeune homme" : il fallait donc inventer l'explication de cette volte-face. Puisant dans une authentique histoire d'amour de jeunesse le terreau d'un retournement un peu cousu de fil blanc, les scénaristes imaginent un retour "vingt ans après" et en font la matrice de l'énergie dévorante que le brillant ingénieur, déjà reconnu à l'époque, va mettre à bâtir contre vents et marées le chef-d’œuvre de sa vie. Bataillant contre les obstacles techniques, les traquenards politiques, les freins dans l'opinion publique, mais aussi et surtout les tracas de cet amour jamais vraiment guéri qui ressurgit dans sa vie, le héros va faire du chantier titanesque de la "Dame de fer" sa revanche et surtout la trame de sa reconquête d'Adrienne, désormais mariée au journaliste Antoine Restac (Pierre Deladonchamps), allié précieux d'Eiffel - au commencement du projet du moins...

La reconstitution est soignée, la musique (Alexandre Desplat) réussie, la lumière est belle, presque trop, parfois un peu étrange, on frôle l'écueil de la carte postale dans ces beaux quartiers parisiens de la fin du XIXème siècle. Le montage a été compliqué, de l'aveu de l'équipe du film - il paraît d'ailleurs... vertigineux que le film ait mis plus de temps à se monter que la Tour ! - et malheureusement le résultat s'en ressent un peu : des longueurs ici, des ellipses là, certaines scènes paraissent redondantes, d'autres expédiées... Ceux qui s'intéressent à la dimension technique, politique de la construction elle-même, resteront sur leur faim : les rares séquences (réussies) s'effacent bien vite, et une fois le premier étage construit, le reste est expédié, le roman national s'éclipsant derrière la romance.

Romain Duris ne ménage pas sa peine et campe un Eiffel charismatique, habité, tenaillé par ses sentiments blessés, entre revanche amoureuse et complexe de classe - une fois n'est pas coutume, le choc des milieux sociaux est plutôt finement rendu. Mais il lui manque quelque chose : une subtilité, un ton, une diction qui l'empêchent d'incarner totalement son personnage. En veuf et père de famille nombreuse qui s'étend d'une aînée adulte, Claire, qui travaille avec lui, à des enfants encore jeunes, il ne sonne pas "d'époque" dans les quelques scènes fugaces avec ses enfants : malgré la "modernité" qui l'habitait, on peine à croire à ce type de relation. Emma Mackey, amante meurtrie, n'est pas cantonnée au miroir de ses grands yeux noirs offerts et dévoile un tempérament de feu, de la jeune fille gâtée mais effrontée à la femme passionnée. Le couple est séduisant, mais le choc de ces âmes empêchées peine à nous émouvoir au-delà de leurs regards (trop) souvent embués.

Adrienne Bourgès avait dix ans d'écart avec Gustave Eiffel : les deux acteurs en ont 22, et l'inévitable polémique n'a pas traîné sur le sexisme de l'industrie cinématographique et le jeunisme qui frappe essentiellement les actrices. La différence d'âge entre les personnages n'est pas tellement gênante à l'écran : Romain Duris étant crédible en jeune ingénieur fougueux comme en bâtisseur accompli, on peut facilement leur donner dix ans d'écart. Elle est moins évidente à l'intérieur du film : entre leurs premiers émois et leurs retrouvailles, le temps n'a pas eu assez de prise sur les acteurs qui sont les mêmes, forcément... Et quelques artifices ne suffisent pas à masquer qu'Emma Mackey n'a pas vraiment vieilli...

L'arrière-arrière-petit-fils du héros éponyme, Philippe Coupérie-Eiffel, président de l'association des "Amis de Gustave Eiffel" a regretté que "le génie de Gustave Eiffel et son œuvre" soient réduits à "une banale histoire d'amourette" (le Figaro). Le film biographique est un exercice difficile, et le parti pris de s'en écarter pour romancer largement l'histoire est en effet regrettable ici. Peut-être Martin Bourboulon a-t-il vu trop grand en délaissant un classique "biopic" pour un ambitieux "Titanic" à la française, entremêlant drame romantique et épopée historique ? Un enjeu commercial pour en faire un blockbuster taillé pour l'international ? Espérons qu'il évitera ces écueils avec sa prochaine adaptation d'un mythe français, une grosse production qui mettra en scène "les Trois mousquetaires" en deux volets : "D'Artagnan" puis "Milady" - la sortie du premier est prévue pour 2023.

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