Le Portugal aurait-il peur de ses malades ?

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Christian de Dadelsen, pour FranceSoir
Publié le 12 février 2021 - 18:36
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Coronavirus au Portugal
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AFP
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TRIBUNE

“Quoiqu’il arrive, ne sortez pas de chez vous, même pas pour aller à l’hôpital, à moins que vous alliez très mal !”. L’ordre m’avait été édicté avec beaucoup d’angoisse dans la voix par le représentant de la Direction générale de la santé portugaise qui m’avait moins appelé pour prendre de mes nouvelles que pour s’assurer que je reste bien enfermé chez moi. 

“Tu vas voir, dès qu’on a le Covid, on devient un pestiféré, m’avait prévenu un ami. Mieux vaut ne pas trop le dire autour de soi”. Je m’y refusais. Il n’y a aucune honte à attraper un virus, d’autant moins lorsqu’on a suivi à la lettre toutes les mesures pour se protéger et protéger les autres tant que possible. 

Après deux semaines confiné, à surveiller les symptômes, je retrouvai une vie à peu près normale, bien déterminé à assumer mon statut de rescapé du Covid. 

En faisant une radio pour vérifier mes poumons, le manipulateur prit un regard affolé quand je lui dis que j’avais eu le Covid le mois dernier. “Mais vous vous êtes refait tester, depuis ?! Vous êtes négatif, n’est-ce pas ?!”. Bien sûr que non, je n’avais pas refait de test plus de deux semaines après avoir été malade, la contagion durant au maximum dix jours et le virus pouvant laisser des traces superficielles dans l’organisme pendant plus d’un mois après la guérison. Je mentis pour rassurer le pauvre garçon qui visiblement ne voyait pas beaucoup de cas de Covid malgré son métier.

Jusqu’ici, j’étais plutôt élogieux de l’attitude des Portugais vis à vis de l’épidémie : une hygiène renforcée et irréprochable dans les lieux publics (de quoi donner des leçons aux Français), le port du masque respecté scrupuleusement depuis avril dernier, des distributeurs de lotion hydro-alcoolique à l’entrée de chaque magasin et utilisés par tout le monde, des tapis désinfectants… Les Portugais sont dans l'ensemble un peuple civique, bienveillant, respectueux de l’autre et calme. 

Ils perdirent leur calme avec l’arrivée du variant anglais après les fêtes. Il fit exploser le nombre de contaminations. Ce fut la panique, une panique nourrie de manière caricaturale par la presse du pays avec ses articles sans nuance, prophétisant l’apocalypse. Comme certains Portugais, j’ai plus de respect pour la presse espagnole qui a couvert durant l’épidémie nombre de sujets que la presse portugaise a passé sous silence.

Je pensais que tout le monde devait maintenant connaître au moins une personne ayant été malade et savait que la maladie était bénigne dans la grande majorité des cas. Je commençais à évoquer mon Covid en public. À chaque fois, la même réaction : regard terrorisé et trois pas en arrière. “Non, non, j’ai eu le Covid le mois dernier, le mois dernier !”. “Et vous êtes sûr de ne plus être contagieux ?” me répondait-on grimaçant, comme s’ils venaient de voir un fantôme.

Un malade du Covid, même guéri, n’est de toute évidence pas un malade comme les autres. C’est peut-être la raison pour laquelle, ici comme en France, l’administration ne souhaite pas laisser les médecins de ville s’occuper de ces malades-là : des malades spéciaux requièrent des mesures spéciales, un traitement spécial. Comme si cette maladie était plus qu’une maladie et dépassait le domaine de la médecine. D’abord, enfermer les malades, vite, pour les mettre hors d’état de nuire. Du Doliprane et de la chance, voilà ce qui leur faut. S’ils veulent un oxymètre, ils se l’achèteront. S’ils veulent une consultation, ils n’ont qu’à avoir le portable de leur médecin, pas de téléconsultation. Qu’ils se terrent chez eux et on les rappellera dans dix jours pour voir s’ils sont vivants… 

La Direction de la Santé m’a rappelé une dernière fois la semaine dernière pour m’informer que j’allais être contacté par leur statisticien. J’attends toujours. Au moins, ils savent que je ne suis pas mort...

Il est difficile de gérer une épidémie en stigmatisant les malades. Il est difficile de mener cette guerre tous ensemble si les troupes sont terrassées par la peur et qu’elles sont prêtes à sacrifier les soldats blessés.

Christian de Dadelsen est journaliste et vit au Portugal.

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