Macron, les jeunes et les influenceurs : la communication touche le fond

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Macron, les jeunes et les influenceurs : la communication touche le fond

Publié le 25/05/2021 à 10:51
Capture d'écran YT
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Auteur(s): Axel Messaire, pour FranceSoir
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OPINION - Depuis plusieurs mois, l'exécutif mise sur les "influenceurs" pour toucher la jeunesse. Cette stratégie de communication a atteint un niveau sans précédent avec la prestation de "McFly et Carlito" en compagnie d'Emmanuel Macron, diffusée ce week-end de Pentecôte. La jeunesse est-elle vraiment dupe ?

Déconnectés de la réalité depuis trop longtemps, que ce soit par les jeux vidéos, par les réseaux ou par l'isolement, ceux qui seront la société de demain semblent déjà fatigués. S'il est facile d'accuser directement les jeunes de paresse, de bêtise ou d'inconscience, il faut bien voir qu'il s'agit là de la soupe quotidienne servie par notre société actuelle. Il est donc nécessaire de s'intéresser à la source du problème, car on ne naît fainéant, idiot ou inconscient, on le devient. Depuis un an, il va sans dire que la crise sanitaire ne fait qu'accélérer cette chute libre. Privée de rêve et enfermée, la jeunesse d'aujourd'hui se meurt, guidée par le monde virtuel des influenceurs...

En Marche !

En dépit de l'incroyable popularité d'Hugo Décrypte - servant la jeunesse sur un plateau d'argent au gouvernement - la popularité du parti LREM redescend. D'après un sondage réalisé par l'institut Made In Surveys pour l'association BonSens, seuls 11 % des 18-24 ans et 8 % des 25-34 ans ont communiqué leur intention de voter pour Emmanuel Macron en 2022. Par conséquent, car il sera plus ardu de convaincre les adultes - qui doivent quoi qu'il en soit s'atteler à la tâche pour relancer l'économie du pays, bien malin de la part du gouvernement que de se recentrer sur la jeunesse, qui elle, n'a de toute façon rien de mieux à faire que d'écouter parler.

Que la fête commence...

Le 1er novembre 2020, Gabriel Attal change de chemise et lance le coup d'envoi d'une série de directs qui seront diffusés sur son compte instagram. À tour de rôle, il recevra EnjoyPhoenix, Marine Lorphelin, Tibo Inshape, Agathe Auproux, Romy, MajorMouvement, Emma CakeUp, ou encore Swan et Néo - respectivement 16 et 8 ans. De la musculation au lifestyle beauté en passant par le jeu vidéo Fortnite, on peut dire que le porte-parole du gouvernement a su s'entourer de professionnels pour discuter de... vaccins, confinement et santé.

Le 24 février 2021, Gabriel Attal, encore lui, lançait son émission #SansFiltre. Diffusée sur la plateforme Twitch ainsi que sur YouTube, toutes deux prisées par la jeunesse, cette émission avait pour objectif de recevoir chaque mois, six jeunes "influenceurs ou non", pour "débattre" sans filtre. Le sujet demeurait celui de la crise sanitaire, évidemment.

Plus récemment, c'est Mohamed Henni qui a lancé un défi à Gabriel Attal  : une course sur 50 mètres. Connu pour son humour et sa destruction méthodique de téleviseurs quand l'OM perd un match, rien ne dit qu'il pourra vaincre "le Mbappé de la politique". De son côté, Gaby lui répond qu'il est prêt à enfiler ses baskets et ne lui propose rien de moins que de faire la course dans le vélodrome. Toujours plus spectaculaire.

Enfin, les stars incontestées du moment restent les fameux McFly et Carlito. Avec 6,5 millions d'abonnés, ce sont eux qu'Emmanuel Macron a choisi pour faire sa propagande. Car c'est bien de cela dont il s'agit lorsqu'on choisit de faire passer un message à travers des personnalités publiques. En février, il les a mis au défi de comptabiliser plus de dix millions de vues grâce à une vidéo promouvant les gestes barrières. (Non) sans surprise, les deux inséparables youtubeurs ont accepté en posant comme condition que leur réussite devrait être synonyme de tournage à l'Élysée. En quelques jours seulement, le clip en question atteint son objectif.

Dimanche 23 mai, la vidéo tant attendue est publiée. Elle prend la forme d'un concours d'anecdotes, format qui réussit aux deux jeunes vidéastes. Ainsi, pendant une demi-heure, président de la République et influenceurs se racontent à tour de rôle leurs histoires, en essayant de deviner si celles-ci sont vraies ou fausses. Les deux adversaires marquent 4 points chacun. 

Match nul : Emmanuel Macron devra prononcer son discours du 14 juillet avec un cadre de McFly et Carlito apparent dans le décor, et les deux youtubeurs devront monter dans un des avions de la Patrouille de France lors du défilé.

Bien que Carlito nous assure le contraire, peut-on réellement croire que tout ceci n'est pas scénarisé ?

"Tout ceci est vrai" - Carlito

Ces rencontres ont toutes été initiées par le gouvernement. Inutile donc, si vous êtes un vrai étudiant en médecine ou en droit de 23 ans, d'envoyer votre candidature pour défendre la position des jeunes en France, vous n'avez visiblement pas le profil recherché. Ce n'est pas faute d'avoir demandé :

"D'ailleurs, je trouverais ça super que la prochaine fois il y ait un journaliste qui soit là pour rétorquer, parce que ce n'est pas mon métier." Marie Lopez, alias EnjoyPhoenix

Pour le poste, le plus important est d'avoir de l'audience. En effet, une fois en lien avec Gabriel Attal, ces "influenceurs" sont supposés transmettre les questions de leur "communauté" pour que le porte-parole puisse y répondre, en toute franchise. Noble rôle, s'il en est. Mais, comme le soulignait Paul Larrouturou dans une chronique sur Quotidien, bien souvent, les influenceurs préféraient désactiver les commentaires pour ne pas être confrontés à la colère malsaine de leurs followers. Après tout, n'est-ce pas un honneur que d'être représenté aux yeux du gouvernement par EnjoyPhoenix elle-même ? Pourquoi s'énerver ?

Résultat, ils se retrouvaient seuls contre gueule d'ange, à ne pas trop savoir quoi dire d'autre que "mais on est sûrs qu'on va pas se réveiller avec une jambe sur la tête ?" en parlant des effets secondaires du vaccin. Au total, Gabriel Attal comptabilise une dizaine de directs de ce genre, pour près de dix heures de "débats" et plus d'un million de vues, pour autant d'abrutissements.

Propagande et perversité

Fin stratège, le gouvernement n'a pas jugé nécessaire de payer ces influenceurs pour qu'ils viennent à l'Élysée. Après tout, ils ont déjà pas mal d'argent - ce qui les rend encore plus déconnectés de la réalité estudiantine. En conséquence de quoi, ces stars du net sont persuadées de n'être ici que pour servir la cause du peuple, ou celle du divertissement. Ainsi, Emma CakeUp affirmait n'avoir "pas du tout été rémunérée", ajoutant même : "Gabriel Attal ne m’a pas contactée pour mes jolis yeux. Je ne pense pas qu’il y a de la manipulation dans tout ça. On a quand même une responsabilité, on est suivi par beaucoup de jeunes sur les réseaux sociaux et je pense que c’est très important de les informer, parce que beaucoup ne se rendent pas compte de la gravité". Que peut-on lui reprocher à elle, si ce n'est de n'avoir jamais entendu le fameux : si c'est gratuit, c'est toi le produit ? L'insouciance de la jeunesse... En revanche, il y a plusieurs choses à relever du côté du pouvoir :

1. Au cours de leurs rencontres, Gabriel Attal tutoie ses invités, et inversement. Le tutoiement, en politique (mais pas seulement), n'est ni plus ni moins qu'un signe d'amitié, voire de connivence.

2. Gabriel Attal répète sans cesse qu'il comprend le mal-être de la jeunesse. Vraiment ?

3. Il répète aussi ce que le gouvernement fait pour aider ces jeunes, sans arrêt.

On assiste à un jeu de psychologie tordu. Gabriel Attal se place à leur niveau et met franchement en avant leur "grande responsabilité" en tant qu'influenceurs, tout en leur faisant croire que le gouvernement ne peut pas faire grand-chose de plus que ce qu'il fait déjà. Finalement, eux repartent avec davantage de pression qu'ils n'en avaient déjà, et lui repart avec une responsabilité nettement diluée. C'est un peu comme si, pour sauver les hôpitaux, on applaudissait les soignants, et que pour soutenir les forces de l'ordre, le ministre de l'Intérieur allait manifester avec eux. C'est du vent. En bref, le message est le suivant : nous comprenons votre désarroi, mais nous sommes comme vous, nous n'y pouvons rien. Sauf que ces gens là sont président de la République, porte-parole du gouvernement ou ministres. Si quelqu'un doit faire changer la société, c'est bien eux, car c'est précisemment pour ça que nous les avons élus. Aurions-nous fait une erreur ?

Ce n'est pas tout. Dans la chanson de McFly et Carlito, on comprend que si on ne peut pas encore retrouver "ces sensations d'hier", c'est parce que nous ne faisons pas suffisamment attention, que nous ne sommes pas toujours "irréprochables". Mais qui l'est ?

En somme, pile je gagne (le gouvernement n'est pas plus responsable que toi), face tu perds (c'est de ta faute si le virus continue de circuler).

Ceci n'est pas de la politique

McFly et Carlito ont assuré ne pas vouloir faire de politique, chantant tout de même que "c'est une pandémie mondiale, on a notre rôle à jouer". Alors, qu'est-ce donc si ce n'est de la politique ? À seulement un an des prochaines élections présidentielles, Emmanuel Macron doit s'assurer d'avoir la côte auprès des plus jeunes. Pour ce faire, il se sert des influenceurs comme de sparring-partners, d'idiots utiles ou de propagandistes, selon les appréciations.

Les premiers sont ceux sur lesquels on va s'entraîner (aucun risque puisqu'ils ne connaissent rien au sujet), les deuxièmes sont ceux qui sont invités au dîner de cons (Gabriel Attal peut raconter ce qu'il veut, ils marcheront), enfin les derniers sont ceux qui transmettent le message final à la place du gouvernement, en chanson.

D'autre part, quand il ne se repose pas sur les influenceurs pour communiquer, le président adopte des habitudes un peu particulières (faire participer sa communauté - non ce n'est pas un référendum - ou faire des stories), que l'on prête souvent aux stars du net, plutôt qu'au "directeur de la Gaule" comme l'appellent McFly et Carlito :

Qui peut croire que le président s'intéresse un tant soit peu aux dernières séries Netflix, à la musique d'Hatik, aux mangas à la mode ou encore à son poste sur "League of Legends" ? Personne, c'est une communication absolument vide de sincérité, pourtant destinée à attirer la sympathie des jeunes.
Et ça fonctionne :

Non, le ridicule ne tue pas mais il divertit la jeunesse en l'emmenant loin des vrais sujets de société, ou il lui fait porter le chapeau en diluant la responsabilité du gouvernement. Si les influenceurs ne sont pas idiots, ont-ils seulement conscience de la portée de leurs actes sur leur audience ? Quelle légitimité ont-ils pour débattre sur de tels sujets de santé et de société ?

Face je gagne (les influenceurs sont conscients et c'est de la propagande, stricto sensu), pile tu perds (ils ne sont pas conscients et il s'agit d'une manipulation malsaine de la part du gouvernement).

Quoi qu'il en soit, la stratégie du gouvernement ne laisse pas indifférent... Et si certains essaient encore d'en rire :

D'autres n'y voient qu'une pitrerie :

Tout ceci n'est pas un jeu, comme on pourrait le croire. Demain, sans connaître la moindre ligne de son programme politique, les nouveaux majeurs iront voter pour Macron car il a fait le clown avec McFly et Carlito... Trente minutes de divertissement pour un nouveau mandat de cinq ans. Parents, réveillez-les. Enfants, réveillez-vous. Oui, vous avez une responsabilité, celle de ne pas vous laisser manipuler et de penser par vous-même pour forger le monde de demain. Que chacun s'exerce dans l'art qu'il connaît.

Auteur(s): Axel Messaire, pour FranceSoir

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